Lettre d’information n° 4 – janvier 2015


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A/ DONNEES

1/ Le printemps arabe est un échec dans la mesure où il débouche sur le désordre et la violence (Libye, Syrie, Yémen), ou aboutit à un retour en arrière (Egypte). C’est à la fois la fin du rêve de l’unité arabe et la crise de l’Etat-nation dans des sociétés déstructurées.

Mais le printemps n’est sans doute pas entièrement terminé, l’expérience est positive en Tunisie et un commencement de réformes est engagé par exemple au Maroc.

2/ Les Etats-Unis voudraient se dégager sans y parvenir, ils ont perdu beaucoup de leur crédibilité auprès de leurs alliés comme de leurs ennemis. L’Europe est politiquement inexistante et l’on peut constater l’affaiblissement de la position française dans la région. Les Russes sont de retour (Syrie, Iran) et s’intéressent à la sécurité de l’ensemble du Moyen-Orient. Economiquement très présents, les Chinois commencent à jouer un rôle politique.

3/ Les conséquences de l’intervention américaine en Irak ne cessent de faire sentir leurs effets. En particulier l’Irak devient un « Etat failli » éclaté entre le Kurdistan, le Triangle sunnite, Bagdad et le Sud chiite.

4/ Elargissant considérablement son influence au Moyen-Orient arabe (Irak, Syrie), l’Iran est devenu un acteur incontournable dans l’ensemble de la région. Malgré les progrès réalisés, l’issue favorable de la négociation sur le nucléaire n’est pas encore assurée.

5/ L’opposition sunnite-chiite devient un élément central de la situation, avec Ryad et Téhéran l’instrumentalisant à leurs fins propres. Les sunnites sont eux-mêmes divisés entre les tenants d’un Islam politique et les forces plus libérales.

6/ La Syrie s’enfonce dans un désordre qui menace les autres pays de la région.

7/ Mettant à profit le désordre syrien et les frustrations des sunnites irakiens, une nouvelle forme de terrorisme se développe avec Daesh, qui dispose d’un territoire, détient des moyens militaires et financiers importants et fait preuve d’un savoir sophistiqué en matière de communication. Même si Daesh devait finir par disparaître, l’islamisme radical persistera, s’étendant au-delà du Moyen-Orient, en particulier par le réseau de « franchisés » d’Al-Qaïda.

8/ La faiblesse et les divisions des Palestiniens, l’intransigeance de gouvernements israéliens s’appuyant sur des partis extrémistes et la complaisance à leur égard des pays occidentaux ont gravement compromis le processus de paix. La question palestinienne demeure un baril de poudre qui peut enflammer la région à tout moment.

9/ Les troubles au Moyen-Orient affectent gravement le sort des minorités. Il en est ainsi en particulier pour les Chrétiens d’Orient dont l’élimination représenterait une catastrophe pour la région entière.

10/ Ces troubles, en particulier le pseudo Etat islamique, risquent de générer un afflux massif et incontrôlé de migrants aux portes de l’Europe.

D’autre part les nombreux réfugiés à l’intérieur de la région constituent pour elle un facteur supplémentaire et sans doute durable d’instabilité.

11/ Ainsi, le désordre au Moyen-Orient devient-il de plus en plus général, sans qu’on puisse prévoir d’issue au-delà des arrangements précaires qui peuvent intervenir ici ou là. Il est permis d’ailleurs de se demander si plusieurs pays ne préfèrent pas cette situation de « solution sans solution » faute de pouvoir jusqu’à nouvel ordre faire prévaloir des solutions de leur choix.

B/ ELEMENTS GENERAUX POUR UNE POLITIQUE FRANCAISE

1/ La politique de la France ne peut pas se limiter à réagir à l’évènement au cas par cas. Au Moyen-Orient plus encore que dans d’autres régions, une anticipation, une mise en perspective et une réflexion d’ensemble sont indispensables.

2/ L’indépendance de cette politique est la garantie de sa crédibilité aux yeux des pays du Moyen-Orient.

3/ Le soutien aux aspirations démocratiques doit se concilier avec l’objectif prioritaire du retour à la stabilité et avec la prise en compte des intérêts de la France.

4/ La lutte contre le terrorisme est un objectif majeur. Sans écarter a priori toute forme de participation à une action militaire multilatérale, l’effort de la France doit revêtir principalement les formes d’une action diplomatique et de « soft power » auprès de tous les pays de la région.

5/ D’une façon générale cette action –ses objectifs, ses domaines, ses modalités- doit être adaptée à chaque pays. Il lui faut viser en particulier à aider à la formation ou la reconstitution de véritables Etats.

6/ La France ne peut jouer un rôle utile de conciliation, voire de médiation, qu’en acceptant de parler sans exclusive à tous les interlocuteurs concernés qu’ils lui plaisent ou non.

7/ Elle doit mener une concertation active avec tous pays intéressés qu’ils soient de la région ou non, telle la Russie.

ANNEXE

PROBLEMES SPECIFIQUES ET POLITIQUE CORRESPONDANTE

1/ Quatre pays, la Turquie, l’Egypte, l’Iran et l’Arabie Saoudite, sont appelés à jouer un rôle déterminant dans la région en raison notamment de leur dimension, ainsi que de leur capacité humaine et de leur potentiel économique. Selon leur situation intérieure, leur politique extérieure et leurs rapports entre eux, ils peuvent aussi bien servir la stabilité et la paix de la région que les compromettre irrémédiablement. Sans préjudice des amitiés traditionnelles de la France avec d’autres pays de la région, comme le Liban, c’est sur ces quatre pays qu’elle paraît devoir désormais centrer sa politique.

  1. Turquie

Pendant longtemps la Turquie n’était pas un sujet de préoccupations. Elle était atlantique et elle souhaitait rejoindre la Communauté Economique Européenne. Mais avec l’effondrement de l’URSS, elle perdit de son intérêt stratégique, tandis que l’Europe tardait à l’accueillir. Alors elle se tourna davantage vers l’Orient et, avec le gouvernement de Monsieur Erdogan, elle parut un temps offrir l’exemple d’un gouvernement islamique, démocratique et modéré. La forte croissance économique qu’elle connut alors, l’incita à mener une politique étrangère dynamique. Elle chercha non seulement à désamorcer les tensions qui pouvaient exister avec ses voisins, mais aussi à jouer un rôle de médiateur entre ces pays et bien au-delà. Le printemps arabe lui parut l’occasion de passer d’une politique d’influence à une politique d’ingérence. Elle favorisa l’accès des Frères musulmans au pouvoir dans la région, tandis que son régime lui-même se durcissait et s’islamisait. Pour différentes raisons, dont cet appui aux Frères musulmans qui allaient échouer, Ankara se fit peu à peu des ennemis de l’Egypte, de l’Arabie Saoudite, de l’Iran et même de Bachar el Assad. Dans le même temps, elle s’était éloignée de l’OTAN. Ainsi la Turquie qui aurait dû être un pôle de stabilité dans la région devient au contraire le sujet de graves incertitudes. Mais ce n’est pas une raison pour que la France ne cherche pas à développer avec elle un dialogue politique ainsi que des rapports économiques et culturels qui avaient pâti de notre refus d’une adhésion turque à la CEE.

  1. Egypte

Pour l’heure, les priorités du nouveau gouvernement sont la lutte contre les Frères musulmans et le redressement d’une situation économique catastrophique, ainsi que la sauvegarde du statu quo avec Israël. Mais l’Egypte est appelée à prendre de nouveau rapidement une part active aux affaires de la région, d’autant qu’elle entretient de proches relations avec l’Arabie Saoudite sunnite et qu’elle engage de nouveaux rapports avec l’Iran chiite.

Comme par le passé, elle constitue pour la France un interlocuteur majeur sur le plan politique et doit être un partenaire important en matière économique et culturelle.

  1. Iran

La résolution du problème nucléaire conditionne à la fois le plein retour de l’Iran dans les affaires du Moyen-Orient et la confirmation de l’ouverture récente de son régime vers l’extérieur. Plus rien de décisif ne pourra se faire désormais dans la région sans l’Iran. La France doit peser de tout son poids auprès de tous les acteurs, y compris l’Iran, en faveur d’un compromis pour le nucléaire. Au-delà de celui-ci, elle devra s’employer à renouer au plus vite avec Téhéran des relations anciennes compromises par les divergences de ces dernières années (cf. lettre d’information n° 2).

  1. Arabie Saoudite

L’Arabie Saoudite doit faire face à des problèmes graves de natures diverses : la relève dynastique, le pouvoir de la gérontocratie face à une jeunesse de plus en plus nombreuse et qui le plus souvent demeure sans formation, la perte possible de son leadership dans le domaine pétrolier avec le développement concurrent du pétrole de schiste américain, une relation qui n’est plus exclusive avec des Etats-Unis renouant le dialogue avec l’Iran, enfin la poussée chiite dans la région. Malgré ces problèmes et les incertitudes concernant ses évolutions à venir, l’Arabie Saoudite demeurera un acteur essentiel dans la région. La France doit développer avec elle des relations diversifiées comportant notamment un dialogue politique et ne se limitant pas au pétrole. Ce faisant, elle devra veiller à ne pas prendre partie dans l’opposition entre sunnites et chiites au Moyen-Orient.

2/ A côté des quatre grands pays, d’autres doivent être considérés, notamment :

2.1 Irak

L’Irak est morcelé, il n’a plus d’Etat, il n’a plus d’armée. Mais il ne faut pas sous-estimer la force du sentiment national. La France doit réaffirmer son attachement à l’unité du pays. Celle-ci implique que soient rétablis la cohérence et le respect mutuel entre les trois communautés, avec pleine réintroduction des sunnites dans le jeu électoral. Ceci est compatible avec l’octroi d’une plus grande autonomie locale assortie d’une répartition équitable des responsabilités et des ressources. La France se doit d’accompagner les actions en ce sens, d’où résultera ultérieurement la nature future de l’Etat irakien restauré.

2.2 Syrie

Le drame syrien, outre son aspect humain, doit être considéré d’un double point de vue. D’une part, il est en partie à l’origine de Daesh, d’autre part sa prolongation constitue un facteur de troubles pour l’ensemble du Moyen-Orient. Déjà, l’afflux de réfugiés dans les pays voisins est une menace pour leur stabilité. Or la Russie, pas plus que les pays occidentaux, ne peut se satisfaire de cet état de choses. C’est leur intérêt commun, par delà leurs divergences pour le reste, de s’employer de concert à y mettre fin.

Les insurgés ne pourront pas l’emporter. Le rétablissement de Bachar el-Assad est précaire compte tenu de l’opposition de la majeure partie de la communauté internationale et de celle de pays de la région comme la Turquie. Mais son retrait, présenté comme un préalable à toute solution ainsi que la France l’a défendu jusqu’à présent, n’est pas favorable à la recherche d’une solution, quand bien même il peut ultérieurement en être un élément. La politique de la France, avec la fermeture de notre ambassade, a échoué, et il ne faut pas écarter toute reprise de dialogue avec Damas quoi qu’on puisse penser de celui-ci.

Le rétablissement de la paix ne pourra se faire qu’avec le concours des acteurs régionaux et internationaux. Il comportera nécessairement plusieurs étapes : l’arrêt des combats, un compromis politique au moins provisoire avec des sunnites et des alaouites (dont des membres du régime, tous n’étant pas d’accord avec el-Assad), enfin un Etat de forme peut-être fédérale.

2.3 Liban

Le Liban d’aujourd’hui n’est plus celui du Pacte national. En particulier, la poussée démographique chiite a modifié le rapport entre les communautés, tandis qu’Hezbollah est devenu à la fois le premier résistant libanais face à Israël et une composante de l’ensemble chiite qui s’est formé au Moyen-Orient. D’autre part, la Syrie ne contrôle plus le Liban, mais des réfugiés syriens y constituent une menace nouvelle d’instabilité. La politique de la France au Liban a toujours été de soutenir l’équilibre entre les communautés et plus que jamais il lui faudra aider à leur respect mutuel.

2.4 Israël-Palestine

Sans préjudice de notre amitié ancienne avec Israël, la France n’a pas à choisir entre celui-ci et la Palestine. Pour servir utilement la paix, elle doit avoir une politique indépendante et équilibrée entre l’un et l’autre. C’était le sens du discours du Président Mitterrand à la Knesset en 1982. Ce fut sa politique. Cela ne l’a plus été ces dernières années, où elle a eu tendance à pencher du côté d’Israël.

Les Palestiniens ont une part de responsabilité dans la situation actuelle. Mais la politique poursuivie par le gouvernement israélien depuis 2001 peut être funeste à la fin pour la paix et pour Israël, en particulier par ses ambiguïtés. La France peut et doit aider à la définition et à la mise en œuvre des modalités d’un règlement juste et équitable du conflit israélo-palestinien. Elle devra le faire avec l’ensemble de l’Europe, qui depuis la Déclaration de la Communauté Economique Européenne, à Venise, en 1980, à l’initiative du Président Giscard d’Estaing, n’a cessé d’affirmer le droit des Palestiniens à l’autodétermination et à avoir un Etat. L’Europe ne doit pas se laisser influencer par les tergiversations américaines (cf. lettre d’information n° 3).

3/ Pseudo Etat islamique (Daesh)

Outre un territoire et des moyens importants, Daesh possède une véritable administration, avec un « ordre islamique » fait de violences et de rackets. Son ambition est de rétablir le califat, d’éliminer les « mécréants » et de promouvoir un « homme nouveau ». Ses points de vulnérabilité correspondent à ses points forts. Son avenir dépend de l’étendue du territoire qu’il conservera. Sa composition est composite avec des fondamentalistes et des sunnites rejetés par Bagdad. Sa capacité militaire est relative (on le voit à Kobané) et ses pertes sont d’ores et déjà importantes.

Les perspectives d’évolution sont incertaines. La coalition a le handicap d’apparaître, malgré les précautions prises, comme une croisade occidentale aux yeux de l’ensemble des peuples musulmans. La riposte définie lors de la conférence de Paris du 15 septembre 2014 a une certaine cohérence, mais elle est affaiblie par des objectifs différents, voire contradictoires, des pays participants et par des degrés d’engagements inégaux.

Le problème de Daesh est d’abord un problème pour les pays de la région. Il ne concerne un pays comme la France qu’au second degré, au titre de la menace islamiste en général ou de ses répercussions éventuelles en France. La France n’a pas lieu d’apporter une coopération militaire, autre que symbolique, dont elle n’aurait d’ailleurs pas les moyens. En revanche, il est davantage de son rôle et aussi de son intérêt de mener une action diplomatique résolue auprès des pays de la région en vue de donner plus de cohérence et de contenu à la riposte définie le 15 septembre.

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