Lettre d’information n° 9 – octobre 2015


L’Amérique Latine s’est démocratisée et a connu un début de croissance. La France n’y a plus une position à la mesure des nombreux atouts qu’elle y possède.

1/ L’Amérique latine est une région plus apaisée et, malgré des difficultés actuelles, elle présente pour l’avenir un potentiel considérable de développement.

1/1 Sans doute, toutes les formes de violence n’ont-elles pas été éradiquées. En Amérique centrale, et notamment au Honduras, sévissent les « Maras », composées de jeunes délinquants particulièrement agressifs. En Colombie, les « Bacrims », bandes criminelles créées notamment par d’anciens paramilitaires qui n’ont pas accepté de rendre des comptes dans le cadre du processus « Justice et Paix », constituent la principale menace à l’ordre public dès lors que les FARC observent un cessez le feu pendant que les négociations avec le gouvernement se poursuivent. Au Venezuela, l’autoritarisme bolivarien est impuissant face à la montée d’une insécurité croissante. Enfin, le Mexique est le théâtre d’une guerre sanglante entre les forces de l’ordre, y compris l’armée, et les cartels de la drogue.

1/2 Mais le temps des pronunciamientos est révolu. Celui des dictatures semble loin.

Si des contentieux territoriaux persistent, ils sont pour la plupart soumis à la Cour Internationale de Justice. L’Unasur (Union des nations sud-américaines), créée en 2008 sous l’impulsion du Président Lula, est désormais là pour apaiser les tensions naissantes. Le dernier conflit opposa le Pérou et l’Equateur, il se termina sans vainqueur et les deux pays ont formé récemment une entente commerciale. Quant aux éclats périodiques des héritiers d’Hugo Chavez invoquant la responsabilité de l’étranger, ils visent à faire diversion à une situation économique catastrophique (expulsion d’un millier de Colombiens résidant au Venezuela).

1/3 Libérés du poids d’une dette extérieure désormais maîtrisée, la plupart des pays de la région ont connu au cours de la dernière décennie une croissance réelle et soutenue (+5% en moyenne). Elle était due d’une part à l’envolée des cours du baril pour les pays producteurs d’hydrocarbures et à la demande chinoise de matières premières et de produits agricoles, d’autre part à la continuité des politiques économiques conduites par leurs gouvernements successifs et l’assurance d’un cadre juridique stable et favorable encourageant un afflux régulier d’IDE. Les changements de majorité se sont surtout traduits sur le terrain des politiques sociales mises en oeuvre par des gouvernements démocratiquement élus (au Chili, au Brésil, et en Uruguay par exemple), seuls les pays « bolivariens » regroupés au sein de l’Alba (Cuba, Bolivie, Equateur, Nicaragua, Surinam, Venezuela…) contestent, avec des nuances selon le cas, l’économie de marché.

1/4  Toutefois le recul de la croissance mondiale et la baisse relative de la demande chinoise conduisent à une certaine décélération de la croissance dans la plupart des pays de la région. Celle-ci devrait s’accentuer en 2015 (l’an dernier la croissance était encore de 1,5% en moyenne et aux alentours de 4% dans plusieurs pays). Cette situation met en évidence la « reprimarisation » relative des économies au détriment du secteur manufacturier et des services.

1/5 La plupart des pays de la région semblent cependant aujourd’hui mieux armés qu’il y a vingt ans. Certains, dont la dette ne dépasse pas 30% du PIB (19% pour le Pérou), disposent de réserves de change et d’un accès aux facilités du FMI qui leur permettraient d’engager des politiques contra-cycliques, pour autant que la récession ne deviendra pas plus profonde. Au Brésil, qui vient d’entrer en récession, on enregistre une crise de confiance due en particulier à la corruption, dont témoignent l’indignation suscitée par les compromissions du PT (le Parti des travailleurs au pouvoir) et l’agitation sociale qui secoue sporadiquement ce grand pays.

1/6 En dépit de la croissance des années 2000 et de l’émergence de nouvelles classes moyennes, l’Amérique latine comporte des poches de pauvreté importantes (de l’ordre de 28% de sa population globale).

2/ La France bénéficie en Amérique latine de nombreux atouts.

2/1 Elle partage avec les pays de la région un héritage culturel, la latinité, ainsi que l’idéologie des Lumières qui a inspiré les mouvements d’indépendance nés au début du 19ème siècle. Pour les jeunes nations américaines libérées de la colonisation espagnole, ce siècle fut en partie français dans les domaines de l’éducation, des arts et des sciences.

Paris fut longtemps l’une des capitales de la culture latino-américaine. Cette proximité connut peut-être son âge d’or quand les écrivains du « Boom » (Alejo Carpentier, Mario Vargas Llosa, Gabriel Garcia Marquez, Julio Cortazar et d’autres) se retrouvèrent à Paris dans les années 70.

            2/2 La France dispose en outre de nombreux autres atouts :

  • un réseau diplomatique, consulaire et culturel d’une densité exceptionnelle, complété par le premier réseau au monde de l’Alliance française, deux établissements de recherches permanents (le Cemca, successeur de l’ancienne mission archéologique, au Mexique et en Amérique centrale, et l’IFEA au Pérou et dans les pays andins), l’IRD (ex Orstom) qui est à l’origine de quelque cinq cents communications dont un grand nombre consacrées au seul changement climatique depuis 15 ans, le Cirad, présent notamment, mais pas seulement, au Centre International d’Agronomie Tropicale de Cali, l’un des trois centres de recherche en Amérique latine affiliés au CGIAR de Montpellier.
  • un réseau de lycées et collèges soutenus par l’AEFE sans équivalent étranger ;
  • les DFA, sources effectives ou potentielles de coopérations renforcées dans de nombreux domaines : l’action de l’Etat en mer, la lutte contre les grands trafics, le domaine spatial, le  défi climatique et la protection de l’environnement en Amazonie ;
  • l’action menée par l’Agence Française de Développement en matière de croissance verte et solidaire ;
  • la présence enfin d’un tissu important d’entreprises qui s’est constamment renforcé au fil des ans, notamment au Mexique et dans les grands pays du Sud.

Enfin, l’accueil de réfugiés politiques au temps des dictatures a créé des liens durables avec une partie de l’élite de ces pays.

3/ La position de la France en Amérique latine n’est plus ce qu’elle était et n’est pas à la mesure des atouts qu’elle y possède.

3/1 La première guerre mondiale, l’aventure coloniale, puis la crise de 29 et la seconde guerre mondiale détournèrent la France de la région, sauf sur le terrain culturel.

En 1964, le voyage du Général de Gaulle est l’occasion de réaffirmer avec éclat son intérêt pour l’Amérique latine, de créer les conditions d’une relation plus intense et durable. Le fondateur de la France libre propose d’engager un dialogue politique autonome dans le contexte de la guerre froide.

En 1981, « le discours de Cancun » de François Mitterrand affirme le lien entre démocratie, progrès social et développement. La même année, la déclaration franco-mexicaine sur le Salvador marque l’engagement de la France dans la recherche d’une solution négociée au conflit qui divise ce petit pays. Ces années sont celles d’un dialogue plus intense, facilité par le retour progressif de régimes démocratiques dans les Etats sud-américains.

Mais les suites du discours du Général de Gaulle, puis de la politique du Président Mitterrand, n’ont pas été à la mesure des espoirs suscités.

3/2 Plusieurs raisons paraissent pouvoir être données à cet état de choses, les unes d’ordre général, les autres tenant plus spécialement à la France.

3/2-1 L’Amérique latine s’est ouverte à la mondialisation. Si le Président Obama a plutôt négligé la région sur le plan politique, les plus jeunes générations, fascinées par les Etats-Unis, n’ont plus à leur égard les mêmes préventions que leurs aînés. L’Union européenne a désormais d’autres préoccupations qu’une Amérique latine qui n’est plus un enjeu géopolitique.

3/2-2 Quant à la France :

  • elle représentait l’indépendance et l’intelligence des situations ;
  • elle incarnait la démocratie, la plupart des pays d’Amérique latine sont aujourd’hui des démocraties) ;
  • elle était la culture, peu nombreux aujourd’hui sont les intellectuels français se rendant comme naguère en Amérique latine.

En outre, les Français se sentent plus concernés par l’Europe, l’Asie, voire l’Afrique. Mais il y a un vif regain d’intérêt pour l’Amérique latine ainsi qu’en témoignent un certain nombre d’initiatives et de manifestations.

4/ Quelle politique pour la France en Amérique latine ?

4/1 Dans la période récente, le gouvernement français a marqué un intérêt nouveau pour l’Amérique latine.

Le Président de la République s’est rendu au Mexique, au Brésil, à Haïti, ainsi qu’à Cuba, première visite d’un chef d’Etat occidental depuis l’instauration du régime castriste et désigné un envoyé personnel, ancien président du Sénat, pour la région. Le Ministre des Affaires étrangères y a effectué de nombreux déplacements. Le Premier Ministre est récemment allé en Colombie confirmant l’intérêt que la France prête au processus de paix engagé avec les FARC.

4/2 Parmi les dispositions concrètes qui peuvent être envisagées figurent :

  • le renforcement, avec le concours de nos entreprises, de la coopération sur les questions structurelles  telles que l’Education, l’innovation, la croissance verte et la santé, tous domaines où la France disposent de réels atouts ;
  • un nouveau développement de la coopération culturelle -notre soft power- et scientifique en mobilisant davantage nos intellectuels et nos chercheurs (notamment nos prix Nobel et médaillés Fields grâce au réseau d’instituts de recherche et d’établissements dont la France dispose dans la plupart des pays de la région) ;
  • des visites plus nombreuses d’intellectuels et aussi de scientifiques français, devraient être systématiquement organisées ;
  • à la faveur de la COP 21, une mobilisation accrue de l’AFD dont le champ d’intervention géographique a été récemment et opportunément élargi, en particulier en matière de croissance verte.

D’autre part, le combat du chef de l’Etat colombien pour la paix mérite d’être soutenu et accompagné davantage, pour son caractère exemplaire, ses conséquences pour la Colombie elle-même mais aussi pour ses voisins immédiats. Nous en avons les moyens, en particulier pour la mise en œuvre du premier point des négociations en cours avec les FARC, sur lequel un accord est intervenu : la question de la terre.

4/3 Mais une politique d’ensemble reste à définir fondée sur un engagement plus clairement exprimé.

La France pourrait proposer une coopération étendue à un plus grand nombre de domaines et s’inscrivant dans la ligne de 1964 et de 1981. Cette coopération pourrait prendre la forme d’un partenariat renforcé, notamment avec des pays tels que le Brésil, l’Argentine, la Colombie, le Chili, ainsi que le Mexique, ou encore le Pérou qui est demandeur.

La nomination pourrait être envisagée, qui aurait une forte signification symbolique et politique, d’un Secrétaire d’Etat chargé de donner, à nos relations avec les pays d’Amérique latine et la région, l’élan nécessaire pour que celles-ci soient à la mesure de l’héritage et des atouts qui y sont les nôtres.

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