Lettre d’information n° 10 – novembre 2015


            Le Moyen-Orient est en plein désordre, dans le délitement des Etats. La plupart d’entre eux de surcroît ont des politiques et des objectifs opposés. L’influence occidentale n’est plus déterminante, celle de la France en particulier diminue constamment.

I – L’ETAT DES LIEUX

1/ Les conflits

  • Le Liban ne s’est jamais relevé de la guerre civile qu’il a connue de 1975 jusqu’aux accords de Taëf en 1989. Cet Etat sans Etat reste livré aux luttes d’influence entre clans rivaux, chacun étant soutenu par un parrain extérieur.
  • En Syrie, la guerre civile a entraîné la mort de près de 250 000 personnes, la moitié environ étant des victimes civiles. Le régime et ses forces sont fragilisés. Du côté des opposants, les modérés sont affaiblis au profit de groupes islamistes radicaux. Ceux-ci tendent à se réunir autour de deux pôles : l’Armée de Conquête dominée par le Front al-Nosra et la milice salafiste Ahrar al-Sham financée par les pays du golfe. Daesh occupe l’est du pays jusqu’à la proximité d’Alep. Damas ne contrôle plus que le tiers du territoire et la moitié de la population.

Le processus vers une solution politique ne peut être que long. Comme recommandé récemment à Vienne, elle implique des élections (lesquelles dégageraient une majorité sunnite, la majorité du pays étant sunnite). Mais elles ne peuvent être tenues en l’état actuel des choses. La situation de Daesh sur le territoire syrien paraît appelée à se prolonger. Au reste, de nombreux « seigneurs de la guerre » ont intérêt à faire durer les combats.

  • En Irak, plus du quart du pays est sous le contrôle de Daesh. L’expansion de ce dernier est maintenant contenue, mais la grande majorité du « Triangle sunnite » en dépend. D’autre part le Kurdistan bénéficie d’un statut de quasi indépendance et, contre Daesh, ici comme en Syrie, les Kurdes jouent surtout leur propre jeu. L’Irak, devenu à dominante chiite, est de plus en plus un protectorat de l’Iran.
  • Au Yémen : la révolte houthiste, au départ tribale, est appuyée par l’ancien Président Saleh. Elle contrôle Sanaa et l’essentiel du pays. Malgré des frappes aériennes intenses et des troupes au sol, l’Arabie Saoudite et ses alliés ne sont pas parvenus à la faire reculer sauf à Aden. La confusion qui en résulte est exploitée par Al-Qaïda pour étendre son emprise dans le sud-est du pays.
  • Au conflit religieux entre sunnites et chiites qui remonte aux origines de l’Islam s’ajoute un affrontement entre l’Arabie Saoudite qui se veut le champion du camp sunnite et l’Iran chef de file d’un chiisme dont le regain a commencé avec l’ayatollah Khomeini.
  • L’absence persistante de solution au problème palestinien génère de nouvelles violences souvent sous des formes inédites. Sans perspective d’avenir, la jeunesse palestinienne se radicalise, tandis qu’en Israël l’influence grandissante des partis extrémistes attise les tensions.

2/ Les grandes puissances régionales

La Turquie, l’Egypte, l’Iran et l’Arabie Saoudite occupent une place majeure au Moyen-Orient et peuvent avoir une grande influence sur son avenir. Par delà les incertitudes intérieures que tous connaissent à des degrés divers, leurs politiques extérieures sont dominées par des invariants différents.

  • Pour la Turquie, la priorité est de lutter contre l’irrédentisme kurde et d’éviter à ses frontières la création de Kurdistans indépendants. Pour le reste, sa politique est ambiguë. Elle condamne aujourd’hui Bachar El-Assad, considérant la situation actuelle en Syrie comme une menace contre sa sécurité intérieure. L’attentat meurtrier d’Ankara devrait la conduire à s’engager contre Daesh après avoir au début soutenu et aidé ce dernier.
  • L’Arabie Saoudite ne renoncera jamais à promouvoir le wahhabisme au Moyen-Orient. Elle considère l’« arc chiite » comme une agression contre le Moyen-Orient arabe sunnite. Cela la conduit à soutenir en Syrie les opposants à Bachar El-Assad, y compris des mouvements radicaux liés à Al-Qaïda.
  • L’Iran poursuivra sa politique de puissance régionale notamment en Irak, en Syrie et au Liban. Au Liban, il aide Hezbollah et il a avec la Syrie une alliance qu’il a renouvelée avec Bachar El-Assad. Sans les Russes, il ne suffirait pas au maintien de ce dernier au pouvoir. D’autre part, il soutient le Hamas à Gaza.
  • L’Egypte n’a pas encore repris sa place naturelle de grande puissance arabe, mais elle a entrepris de diversifier ses alliances. Elle doit faire face dans le Sinaï à une guérilla qui se réclame de Daesh.

3/ Les puissances extérieures

  • La Russie s’affirme de nouveau comme grande puissance au Moyen-Orient. Elle entend sauvegarder son ancrage traditionnel en Syrie et elle combat Daesh et le djihadisme, facteurs pour elle de désordre dans l’ensemble de la région. Elle ne soutiendra Bachar El-Assad que pour autant que son maintien la servira.
  • La politique étrangère des Etats-Unis tend à basculer vers le Pacifique. Ils voudraient se dégager du Moyen-Orient sans y parvenir. Ils y ont perdu beaucoup de leur crédibilité auprès de leurs amis, comme de leurs adversaires.
  • L’Union Européenne est politiquement quasi inexistante. Divisée, elle ne parvient pas même à définir une position commune sur le problème des migrants. Elle n’intervient guère pour la défense des chrétiens d’Orient. Ce sont surtout les Russes qui s’y intéressent, la France se préoccupant davantage des chrétiens d’Irak que de ceux de Syrie.
  • Les Nations Unies ont un envoyé spécial au Moyen-Orient, malgré leurs efforts louables, leur rôle reste peu important.

II – QUELLE POLITIQUE POUR LA FRANCE ?

            Le Moyen-Orient se transforme, mais la politique de la France reste marquée par la vision du passé. Pour le reste, elle est inspirée par des préoccupations morales et moralisatrices qui, pour légitimes qu’elles puissent être, ne suffisent pas à faire un bonne politique étrangère.

1/ Des principes qui demeurent valables

La politique étrangère de la France s’est affirmée avec une forte continuité jusqu’en 2007 sur la base de quelques principes. Ceux-ci demeurent toujours valables, même s’ils doivent s’adapter au nouveau contexte :

  • La politique de la France ne peut se limiter à réagir à l’événement au cas par cas. Au Moyen-Orient plus encore que dans d’autres régions, une anticipation, une mise en perspective et une réflexion sont indispensables.
  • L’indépendance de la politique française est la garantie de sa crédibilité aux yeux des pays du Moyen-Orient.
  • Une des priorités de la France doit être d’aider à la reconstitution et au renforcement des Etats, quand bien même leur caractère démocratique serait sujet à caution.
  • Le soutien aux aspirations démocratiques doit se concilier avec l’objectif du retour à la stabilité et avec la prise en compte des intérêts supérieurs de la France.
  • La lutte contre le terrorisme est un objectif prioritaire. Sans écarter a priori une participation à une action militaire multilatérale, l’effort de la France doit comporter principalement une forte action diplomatique et de soft power auprès de tous les pays de la région.
  • D’une façon générale, cette action -ses objectifs, ses domaines, ses modalités – doit être adaptée à chaque pays.
  • La France ne peut jouer un rôle utile de conciliation, voire de médiation, qu’en acceptant de parler sans exclusive à tous les interlocuteurs concernés, qu’ils lui plaisent ou non.
  • Elle doit mener une concertation active avec tous les pays intéressés, de la région ou non, telle la Russie.

2/ La politique française s’est éloignée de ces principes

La politique française au Moyen-Orient semble manquer à la fois d’objectifs, de visibilité et de résultats. Elle procède d’une analyse insuffisamment objective des situations. Elle n’a plus de lisibilité et déroute la plupart de nos interlocuteurs arabes.

En particulier :

  • La lutte de la Coalition contre Daesh est jusqu’à présent un échec. Contenu en Irak, il élargit son contrôle en Syrie et il bénéficie, y compris en Afrique, de l’allégeance de mouvements djihadistes de plus en plus importants. Il attire toujours de nombreux combattants et adeptes étrangers notamment français.
  • En 2011, le Président Sarkozy a déclaré que Bachar El-Assad devait partir et il a apporté son appui à l’opposition syrienne modérée. Cette politique a été poursuivie depuis lors. La France a continué de tout subordonner au départ du président syrien. De plus en plus seule à le faire, elle s’est trouvée dans une impasse.
  • Le soutien au Liban par le renforcement de ses capacités militaires et dans la recherche d’un consensus pour l’élection du président de la république, est resté sans suite.
  • En affichant une position longtemps réticente lors de la négociation sur le nucléaire avec l’Iran, elle a compromis ses chances d’y parler en confiance avec toutes les parties.
  • La coopération avec les pays du golfe, notamment l’Arabie Saoudite, a été menée de telle façon qu’elle pourrait apparaître comme un engagement aux côtés des sunnites contre les chiites.
  • Si la France a appuyé certaines initiatives en faveur de la Palestine, elle affiche de façon générale une certaine complaisance à l’égard d’Israël au contraire de la politique d’équilibre menée auparavant.

3/ Quelle nouvelle politique ?

            La fluidité de la situation ne facilite pas la définition d’une politique ambitieuse et cohérente. Un certain nombre de points peuvent néanmoins être soulignés.

  • Le départ de Bachar El-Assad comme préalable et la lutte contre Daesh sont les deux priorités de la politique française. Ils ne pourront pas être atteints s’ils sont poursuivis simultanément[1]. Daesh et les autres mouvements djihadistes, y compris Aqmi dans le Maghreb, représentent un grave danger pour notre sécurité intérieure. Pour criminel qu’il soit, il n’en va pas de même du président syrien. Aussi, sans perdre de vue son éviction dès que possible, la lutte contre Daesh et les autres mouvements doit être privilégiée[2]. Les attentats du 13 novembre à Paris confirment l’impérieuse nécessité d’en repenser la stratégie et d’en renforcer les moyens, sans refuser a priori aucun concours.
  • La France doit s’associer pleinement et sans préalable dans le processus engagé à Vienne, en vue de réduire le désordre en Syrie et de combattre le djihadisme. Mais, comme le Président de la République l’a souligné ce 16 novembre, il faut aussi aller plus loin et constituer, avec les Etats-Unis et dans une coopération renouvelée avec la Russie, une coalition réunissant, pour le détruire, les ennemis de Daesh.

La France pourra en outre dialoguer avec chacun des protagonistes de la région afin d’aider à dégager, quelles que soient leurs oppositions d’autre part, un consensus sur les conditions d’un retour à la stabilité.

Enfin, la lutte contre le djihadisme est aussi de communication, y compris en France, ainsi que naguère nous avions fait valoir les mérites de notre démocratie face aux réalités de l’URSS et de sa propagande.

  • La France doit contribuer à maintenir l’unité et la cohésion de l’Irak –serait-ce dans un cadre fédéral-, en apportant son aide et son soutien au régime légal et également en l’aidant si faire ce peut à se distancer du protecteur iranien omni présent. Elle devrait éviter d’autre part de paraître encourager une sécession kurde.
  • L’excellence de ses relations avec l’Arabie Saoudite et la reprise de relations normales avec l’Iran peuvent lui permettre de favoriser entre ces deux pays un rapprochement indispensable à toute tentative de stabilisation du Moyen-Orient.
  • Concernant le conflit israélo-palestinien, la recherche de la solution des deux Etats doit être résolument poursuivie. Mais le temps passant, elle peut être compromise. Aussi, sans y renoncer, la France doit réfléchir à la possibilité d’autres solutions.
  • L’Europe doit redevenir un acteur qui compte au Moyen-Orient. Un effort de persuasion doit être entrepris auprès des Etats membres du nord et de l’est de l’Union Européenne afin qu’ils prennent conscience que ce qui se passe au Moyen-Orient a un impact direct sur leur situation et leur propre sécurité.

°°°

La France a une relation historique avec les pays arabes et le Moyen-Orient. Pour la retrouver, il lui faut réorienter sa politique et revenir aux principes de base.


[1] Plusieurs membres du Club ne partage pas cette opinion.

[2] .Idem

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