Lettre d’information n° 12 –janvier 2016


A/ LE MAGHREB

1/ Le Maghreb aujourd’hui

            Le Maghreb existe dans les mots et dans les esprits des Maghrébins. Il a existé du temps de la France coloniale. Il existe aujourd’hui pour les diplomaties occidentales comme une réalité stratégique. Pour les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, il est pour l’essentiel une référence formelle.

            Le Maghreb des indépendances s’était voulu comme un pôle de stabilité et d’influence dans la nouvelle configuration africaine et méditerranéenne des années 60. Il en avait la capacité. Avec le prestige que s’étaient acquis ces trois jeunes Etats, ils avaient alors une évidente vocation à s’imposer comme des modèles.

            Le « sous-continent » dispose d’atouts évidents : ses richesses pétrolières, gazières et minérales –même si elles sont inégalement réparties-, son unité religieuse et sociologique, le niveau de formation de ses élites, les liens entretenus avec des diasporas nombreuses. Sa position centrale entre l’Afrique et la Méditerranée en fait un carrefour. Mais force est de reconnaître que le Maghreb peine à valoriser ses atouts. L’UMA est un cadre formel, les économies ne sont ni reliées entre elles, ni réellement intégrées, les politiques ne sont pas coordonnées.

            Le Maghreb est aujourd’hui pris parmi les tensions qui touchent les Etats de la rive sud de la Méditerranée. Les Printemps arabes ont, à des degrés divers, frappé la Libye, la Tunisie, le Maroc, mais aussi l’Algérie ; ils ont montré l’ampleur du fossé qui sépare des pouvoirs rigides et des jeunesses déshéritées mais exigeantes. De par sa position géographique, le Maghreb est au centre des menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’arc sahélien et sur la Libye après l’intervention occidentale. Aussi pour la France et les Européens, le Maghreb, qui a toujours été un partenaire et un enjeu essentiels, est-il aujourd’hui un sujet de préoccupation et d’inquiétude.

2/ Le Maghreb des Etats : des atouts, mais des trajectoires à venir qui sont à risque

  • Le Maroc

            Le Maroc dispose d’une armature puissante, d’un pouvoir étatique incarné en la personne du roi et le Maghzen. Il a de ce fait l’avantage de l’unité de décision et de la rapidité de l’exécution, mais il présente aussi un risque de dérive autoritaire et de corruption. La société marocaine fait vivre ensemble des masses urbaines et rurales déshéritées et des élites éduquées, actives et aujourd’hui dynamiques sur le plan économique. Mais malgré la légitimité de la monarchie et un gouvernement habile et manœuvrier qui a su associer des islamistes modérés au pouvoir, le royaume souffre de la faiblesse de ses ressources, de l’ampleur d’une misère et d’une fracture sociales que ses élites méconnaissent, de la montée des oppositions et notamment des oppositions islamiques.

Le Maroc est parvenu à développer une politique économique ambitieuse fondée sur la diversification de l’industrie, la coopération avec les entreprises étrangères (Renault, Airbus) et un effort remarquable d’implantation économique dans les pays francophones d’Afrique. Une diplomatie active centrée sur les relations avec l’Occident et l’Europe d’une part, et avec l’Afrique occidentale d’autre part, lui permet de contenir une diplomatie algérienne souvent activiste à son égard.

  • L’Algérie

            L’Algérie est sortie difficilement des épreuves de la guerre civile des années 90. Le régime, appuyé sur l’armée, des services puissants et une nomenclatura affairiste, a conduit une politique audacieuse de réconciliation nationale et d’ouverture aux mouvements islamiques modérés. La situation cependant est bloquée avec une classe politique immobile. Le régime semble paralysé par la perspective d’une succession toujours indéchiffrable. D’autre part sa situation économique est gravement atteinte par la crise des hydrocarbures.

Malgré son immobilisme intérieur, l’Algérie mène une diplomatie régionale ambitieuse et habile. Elle est au premier rang et soutient l’ONU pour un règlement consensuel des problèmes libyens. Elle joue dans la crise sahélienne un rôle majeur de médiation entre l’Etat malien et les rebelles touaregs du nord, médiation menée en liaison avec la France qui assure par ailleurs une stabilisation militaire (Barkhane) dans le nord du Mali. La diplomatie algérienne a également apporté un concours précieux à la stabilisation tunisienne, ainsi qu’au renforcement du système de sécurité de la Tunisie. Ainsi d’une façon générale, l’Algérie exerce-t-elle depuis plusieurs années une action de stabilisation dans la région axée sur la consolidation des Etats menacés d’instabilité.

Mais le problème sahraoui pèse lourd sur la politique africaine d’Alger comme sur celle de Rabat.

  • La Tunisie

La situation de la Tunisie est miraculeuse, mais c’est un miracle fragile. Elle a une constitution, sa classe moyenne est importante et active, elle est en quelque sorte un pays éduqué. Mais elle souffre sur son sol d’un terrorisme très présent, avec un système de sécurité proche de l’explosion. L’état de son économie, avec notamment l’industrie touristique, est quasiment catastrophique. Il lui faut en outre affronter l’aggravation de la situation à ses frontières du Sud et de l’Est. Ce sont surtout, au Maghreb, les Tunisiens qui partent rejoindre Daesh.

3/ Le Maghreb des problèmes : Etat, rente, territoires, jeunesse, Islam

  • L’Etat

            La lutte pour l’indépendance avait façonné, au Maghreb, des nations, mais ces nations ont peiné à structurer des Etats modernes, affranchis des oligarchies dominantes et capables de pacifier des sociétés extraordinairement clivées.

            Les trois Etats maghrébins ont constitué des structures étatiques fonctionnelles, elles ont bâti des corps de fonctionnaires raisonnablement efficaces, mais elles parviennent difficilement à faire vivre durablement un Etat de droit, un contrôle démocratique minimal, une éthique du service public. Au Maroc, en Algérie, en Tunisie, des Etats centralisés, oligarchiques, autoritaires, appuyés sur des services parfois dotés de pouvoirs exorbitants (Algérie, Tunisie), ont imposé une vision de l’Etat qui laisse de côté la partie la plus faible de la population, terreau naturel de l’action des islamistes.

  • La rente

Les trois Etats du Maghreb sont inégalement dotés en matière économique et leurs performances sont inégales. Malgré le dynamisme évident des élites, tous les Etats ont laissé perdurer un cadre économique marqué par la rente. A la différence de ce qui s’est passé en Asie, où, dans les années 60-70, le niveau économique de la Corée par exemple et celui de l’Algérie était à peu près comparable, les options économiques des deux gouvernements ont été différentes. La Corée a choisi l’entreprise privée, la technologie, la compétition et l’exportation. Les pays du Maghreb ont, comme l’Egypte, adopté une logique de rente qui privilégie les liens noués avec le pouvoir sur la performance économique. Ainsi se sont constituées, dans les trois pays selon des formes différentes, des oligarchies politico-financières qui ont exercé une influence majeure sur l’économie.

            Les économies du Maghreb ne sont pas intégrées. La zone de libre-échange arabe ne fonctionne pas bien. La frontière algéro-marocaine est fermée au transit économique. En conséquence, l’industrie est faiblement spécialisée, peu diversifiée et souvent concentrée sur des entreprises publiques peu productives. Le taux d’emploi est faible, il y a une émigration importante des travailleurs compétents, peu d’effort de recherche et d’innovation, et une insuffisance des exportations. En fait, il faudrait une véritable intégration régionale, une réorientation vers le secteur des services et aussi une mise en cause des accords avec l’Europe qui dévalorisent la place des pays du Maghreb dans les échelles de valeur industrielles.

  • Les régions déshéritées

            Les régions périphériques du pays ont été le berceau des révoltes en Tunisie, ainsi qu’en Algérie et au Maroc. Ce sont des zones déshéritées qui, éloignées des centres de décision, constituent un défi important pour les pays du Maghreb. Seul le Maroc, à ce stade, semble avoir engagé une politique rationnelle de décentralisation et d’aménagement du territoire. Pour l’Algérie et la Tunisie, l’un et l’autre confrontés à la grave question des frontières, l’instabilité des zones périphériques constitue un danger. L’attaque contre le site gazier d’Inn Amenas dans le sud algérien a suscité une prise de conscience des problèmes au sud algérien.

  • La jeunesse

            La jeunesse qui constitue la majorité de la population dans les trois Etats a été le principal acteur des Printemps arabes. Elle constitue aujourd’hui une catégorie délaissée de la population, notamment en matière d’emploi, de formation, de logement et de participation à la vie politique. Les nouvelles constitutions du Maroc et de la Tunisie donnent priorité à la jeunesse ; mais la mise en œuvre d’une véritable politique pour celle-ci semble encore repoussée.

  • L’Islamisme

L’islamisme envahit le terrain de la contestation du pouvoir, ainsi que le domaine social, tout en se positionnant face à l’Occident. Mais jusqu’à présent il n’est pas parvenu à acquérir une véritable traduction politique ainsi que l’a montré l’échec du FIS en Algérie. Il reste que l’islamisme progresse d’une façon générale, y compris dans des populations qui ne souffrent pas socialement.

°°°

La Libye est devenue, après l’intervention occidentale, en 2008, le réceptacle des différentes structures rebelles du Sahel, un arsenal pour les divers trafics d’armes qui fleurissent dans la région et un terreau favorable pour les groupes djihadistes qui peuvent s’y établir. La situation de conflit tribal et régional, qui a suivi l’intervention occidentale, crée un ensemble de risques pour la stabilité des pays voisins et mobilise des efforts de médiation des Nations Unies, des puissances occidentales, de l’Algérie –spécialement concernée par le Fezzan- et de l’Egypte –particulièrement intéressée par la Cyrénaïque-. Un accord vient d’être passé entre le « Parlement de Tripoli » et le « Parlement de Tobrouk », mais sa mise en œuvre rencontre déjà des difficultés. Ainsi la Libye offre-t-elle peu à peu un champ nouveau d’expansion à Daesh qui y dispose d’ores et déjà de positions importantes en particulier sur le plan côtier. La conjonction du renforcement régulier de la position de Daesh en Libye et une déstabilisation interne éventuelle de l’Algérie causée par l’effondrement de sa rente pétrolière est une menace sérieuse pour les intérêts français.

B/ UNE POLITIQUE FRANCAISE

Les trois pays du Maghreb sont essentiellement différents les uns des autres. Cela commande une réflexion plus approfondie de la part de la France dans son dialogue avec chacun d’entre eux. Le Maroc regarde vers l’Atlantique et le grand large, l’Algérie est encore confinée dans ses problèmes, son dialogue malheureux avec la France et le souvenir de la guerre. Enfin, la Tunisie est un Etat en soi très original. Elle se compose de deux parties, une partie qui gère la côte maritime, une autre partie intérieure où se passent tous les mouvements actuels.

Malgré ces différences, un certain nombre de points communs doivent être soulignés.

1/ Un esprit nouveau

Il existe entre la France et les pays du Maghreb de nombreux liens –en particulier la francophonie- et des intérêts communs. Ce qui concerne ces pays a des conséquences sur son équilibre social, sa sécurité intérieure et son développement économique. Il y a certes des problèmes tenant à leur proximité (situations juridiques, visas…). Mais l’essentiel n’est pas là. Il faut à la France cesser de voir le Maghreb comme une sorte de pré carré. Elle doit considérer ses pays dans un esprit nouveau. Plus de cinquante ans après leur indépendance, ce sont pour elle des partenaires sur un plan paritaire.

2/ Une action vers les sociétés civiles

Il importe d’étendre nos rapports au-delà des cercles plus ou moins restreints du pouvoir. L’un des aspects essentiels d’une politique nouvelle est une action renforcée auprès des sociétés civiles. Celles-ci, pourtant en général de grande qualité, sont plus ou moins écartées de la vie politique. On peut citer comme exemple d’action vers les sociétés civiles une expérience menée par la Fondation de France réunissant autour d’une même table des associations algériennes, des villes françaises et des représentants de services de l’Etat français.

3/ Une action économique renforcée

Nous sommes maintenant dépassés par d’autres pays, notamment la Chine, mais nous conservons des atouts et des chances très importants. La mission de JP Raffarin pour un arrangement économique et le règlement des contentieux crée un climat général favorable. Notre présence doit être plus diversifiée quant à ses secteurs. Elle doit en outre comporter davantage de formules nouvelles : association de capitaux français et maghrébins au sein de mêmes entreprises, encouragement donné à de « grosses » PME françaises de venir travailler au Maghreb, appel à la création de start-up… D’autre part, sans chercher aucunement à imposer nos formes d’organisation et nos méthodes, nous pouvons apporter notre concours aux pays du Maghreb pour la définition de leurs propres modèles économiques.

4/ L’audiovisuel

A la différence de plusieurs autres pays, la France n’est plus guère présente. En particulier, le passage de la télévision au numérique permet à la Chine de s’impliquer de façon durable, en proposant un projet d’assistance technique et programmatique à nombre de télévisions africaines soucieuses d’accéder rapidement à la TNT. Les partenaires européens et notamment français ont présenté des projets en ordre dispersé. L’audiovisuel est un domaine dans lequel il est urgent d’engager une action vigoureuse. ».

5/ Sécurité

Il est possible d’engager une coopération sécuritaire avec la Tunisie et le Maroc. Hors le Mali, cela semble impossible avec l’Algérie qui n’a pas encore surmonté les séquelles du passé.

6/ Echanges politiques

La France a intérêt à entretenir un dialogue politique actif et continu avec les pays du Maghreb, eu égard en particulier aux ambitions internationales de l’Algérie et du Maroc.

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