Lettre d’information n° 13 – février 2016


1/ Pendant près de quarante ans, la politique française à l’égard des Etats-Unis se caractérisait par une solidarité sur l’essentiel et, pour le reste, par des positions qui pouvaient être différentes, comme par exemple lors de l’intervention américaine de 2003 en Irak. Depuis la présidence de Nicolas SARKOZY et celle de François HOLLANDE, notre politique étrangère semble calquée sur celle des Etats-Unis avec leur vision du monde. Elle ambitionne de faire de la France leur allié privilégié.

L’évolution récente de la politique américaine vers davantage de nationalisme paraît appelée à s’accentuer après les prochaines élections américaines. Elle doit conduire la France à repenser, dans ce nouveau contexte, sa politique avec les Etats-Unis.

2/ C’est d’abord en matière de défense que se pose le problème de notre indépendance nationale. La France a rejoint, en 2007, l’Organisation Militaire Intégrée de l’OTAN. Cela ne lui confère pas davantage de pouvoir dans les décisions d’une institution qui est un instrument privilégié au service de la sécurité américaine et dont la compétence s’étend désormais à l’ensemble du monde. En revanche, depuis 2007, si elle a obtenu un certain allègement administratif, elle a cédé sur le programme « anti-missiles » et accru sa participation aux opérations.

Pour maintenir l’interopérabilité –au demeurant coûteuse- avec les forces américaines, la France s’efforce, sans y parvenir, de suivre le rythme des progrès technologiques des Etats-Unis et sa dépendance s’accroît, du fait notamment de capacités insuffisantes dans certains domaines d’action.

L’OTAN elle-même développe des programmes d’armement coûteux qui favorisent l’industrie américaine et fait peser sur ses membres de lourdes charges financières de financement commun.

La France, disposant d’armées au format et aux moyens réduits, est condamnée à un rôle d’auxiliaire dans les opérations de l’OTAN ou les coalitions dirigées par les Etats-Unis.

3/ Dans le même temps, le pivot stratégique des Etats-Unis est transféré en Asie. Ils privilégient un engagement accru des Européens dans les zones qui les concernent directement (Europe, Afrique, Méditerranée), mais les Etats-Unis entendent y conserver le leadership, serait-ce avec des moyens désormais limités.

4/ Au cours de la période récente, les Etats-Unis ont connu des échecs militaires. Ils n’en demeurent pas moins la seule hyper puissance. En outre, on assiste à un prodigieux développement de leur soft power devenu aussi important pour eux que leur force militaire elle-même.

Ce soft power s’étend à tous les domaines : le monde de la culture –cinéma, télévision, musique, livre…-, la langue, les modèles éducatifs et de gestion, le numérique (avec la détention des principaux acteurs et moyens, la mise en cause des données personnelles, la saisie de faits relevant de la souveraineté des Etats, etc.), le terrain scientifique (en particulier par l’attrait des moyens existants et des rémunérations offertes aux Etats-Unis), le juridico-judiciaire, etc.

5/ Dans un monde de plus en plus complexe et divers, qui leur apparaît de plus en plus étranger, ils tendent à se montrer moins missionnaires qu’autrefois, et, pour se défendre et mieux affirmer leurs positions, ils se recentrent sur eux-mêmes. A cela s’ajoute, que, lourds en pertes humaines et coûteux en dollars, leurs échecs militaires, en les traumatisant, les ont conduits également à un certain nationalisme.

Cette tendance semble appelée à s’aggraver après les prochaines élections américaines. Par delà leurs différences, tous les candidats républicains prônent un recentrage de la politique étrangère des Etats-Unis. Bien qu’à un degré moindre, un président démocrate devrait également privilégier la défense des intérêts américains, dans une realpolitik correspondant à une vision de la stabilité mondiale reposant désormais essentiellement sur le jeu des rapports de forces.

Madame Clinton et les républicains classiques se rejoignent –sauf en ce qui concerne l’accord sur le nucléaire iranien que ces derniers souhaiteraient pouvoir dénoncer- pour une poursuite de la politique Obama, mais en la durcissant. Monsieur Rubio est un néo conservateur hostile à la Russie, à la Chine et à l’Iran. Monsieur Cruz est un quasi isolationniste, convaincu de la supériorité des Etats-Unis en particulier sur leurs alliés. Monsieur Trump est partisan d’une entente directe avec Monsieur Poutine, mais il veut surtout que les Américains réduisent leurs dépenses à l’étranger et que les Européens augmentent leurs efforts d’une façon générale. Tous les candidats, républicains et démocrates, veulent une action plus efficace contre Daesh, mais sans engager de forces terrestres importantes.

Ni la France, ni l’Europe ne peuvent ignorer l’évolution américaine et les choix difficiles qu’ils auront à faire en conséquence. Les Américains demeureront pour eux des alliés, mais d’une façon en partie différente.

6/ La France doit demeurer, bien sûr, l’alliée comme l’amie des Etats-Unis, mais pour en être une bonne alliée, elle devra moins que jamais jouer un rôle de suiveur. A cet effet, il lui faudra répondre à plusieurs conditions. D’une part, elle doit retrouver sa propre vision d’un monde à la fois globalisé et en changement continu et, à partir de cette vision, identifier les domaines restant de solidarité essentielle avec les Etats-Unis, et les sujets pour lesquels nous sommes susceptibles d’avoir des positions différentes. D’autre part, elle aura à dégager et à assurer des « points de résistance » dans la perspective de sauvegarder ses intérêts nationaux fondamentaux.

Ces points sont notamment les suivants :

  1. Les modalités de la participation française à l’OTAN.

Une sortie de l’Organisation Militaire Intégrée ne saurait être envisagée sans prendre le risque d’une crise grave avec les Etats-Unis et de tensions sérieuses avec certains alliés européens.

Il importe en revanche de redéfinir clairement notre politique au sein de l’Alliance. Notre nouvelle position nous impose vigilance et fermeté pour préserver nos intérêts et notre indépendance. Mais celle-ci ne pourra être sauvegardée sans que soit consentie, malgré les contraintes plus générales, une augmentation significative du budget de la défense. Elle ne nous dispensera pas d’autre part de coopérer avec nos amis Américains, notamment en matière de renseignement.

Notre politique devrait d’abord tendre à recentrer l’Alliance sur sa mission première de défense collective, en limitant les interventions extérieures en dehors de son champ initial.

Nous devrions nous opposer à la dérive des coûts communs, en refusant des programmes d’armement trop ambitieux, en limitant les dépenses éligibles aux financements communs et en poursuivant la réforme de la structure intégrée.

Nous devrions enfin veiller à un traitement égal des industries européennes et américaines dans tous les projets de l’OTAN.

  • Les limites à apporter à l’extension en France de certaines formes du soft power américain.

Ces limites concernent :

  • la langue française, qui devrait constituer un atout essentiel de notre politique extérieure dans le monde et qui est de plus en plus menacée ;
  • la culture –livre, musique, mélodie, cinéma, télévision…- ;
  • le numérique avec la protection des données personnelles, celle des sites sensibles, la sauvegarde des fonds documentaires, ainsi que des parades contre la position dominante d’entreprises américaines et leurs tendances monopolistiques ;
  • le domaine scientifique, ce qui nécessiterait que des moyens plus importants soient consacrés à la recherche ;
  • le juridico-judiciaire. A cet égard, la projection extraterritoriale du pouvoir régalien américain sous couvert de lutter contre le blanchiment et la corruption n’est pas acceptable par l’abus de position dominante qu’elle constitue. Il n’est pas possible de négocier en même temps un traité, le TTIP, visant à renforcer la coopération économique transatlantique et de ne pas mettre les pays partenaires sur le plan d’égalité qui doit être le leur.
  • Le renforcement de la dimension européenne de la politique française.

Ce renforcement sera plus que jamais nécessaire dans nos rapports avec les Etats-Unis. Cette dimension pourra s’affirmer au sein de l’Union Européenne elle-même ou, suivant les sujets, entre plusieurs Etats membres seulement. Parmi les questions à privilégier figure notamment la recherche scientifique et technique.

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