Lettre d’information n° 14 – mars 2016


IRAN

1/ Dès les débuts de la République islamique, l’Iran a occupé une place à part au Moyen-Orient avec son prosélytisme révolutionnaire : prise en otage de cinquante deux diplomates américains, appels à l’élimination des dirigeants impies et corrompus des pays voisins, en particulier l’Arabie Saoudite et l’Irak, rejet de l’Etat d’Israël, usage du terrorisme justifié comme arme du faible au fort. A cela s’ajoute une guerre de huit ans avec l’Irak, déclenchée par Saddam Hussein, mais inutilement prolongée de six années par Khomeyni.

2/ Le contexte régional va ensuite évoluer, sans d’ailleurs que l’Iran y joue un rôle, avec la première guerre du Golfe puis, en 2003, l’intervention américaine en Irak. Le prosélytisme iranien perd en intensité, mais Téhéran continue d’investir sur son environnement, notamment quand se trouvent en jeu des communautés chiites.

Les Etats-Unis ont débarrassé l’Iran de Saddam Hussein, le plus redouté de ses adversaires. Ensuite ils ont permis à la communauté chiite majoritaire, mais tenue longtemps à l’écart, de prendre le pouvoir politique en Irak. La frontière s’ouvre entre les deux pays, les Iraniens ont à nouveau accès aux Lieux saints chiites. Ce sont souvent des Irakiens réfugiés en Iran à l’époque de Saddam Hussein qui prennent les commandes du pays.

Proche de la Syrie et voisin de l’Irak, l’Iran se trouve être leur meilleur allié contre Daesh et le terrorisme islamique. Il est seul à avoir envoyé sur place des troupes et des conseillers militaires. Il a convaincu le Hezbollah libanais (dont la création lui revient) et des miliciens chiites irakiens de prendre part au conflit syrien. Avec la Russie, il soutient le régime alaouite de Bachar El-Assad.

Sans intervenir ouvertement, il appuie à Bahreïn l’agitation de la majorité chiite contre la dynastie sunnite, et au Yémen l’insurrection des Houthis contre le Président Hadi.

Par son activité et son influence accrues, l’Iran a avivé la crainte du monde sunnite arabe     –spécialement celle de l’Arabie Saoudite- de voir se consolider un grand arc chiite partant du Yémen, longeant les deux rives du Golfe Persique, pénétrant en Irak, puis en Syrie et au Liban, pour finir sur la Méditerranée. Le schisme entre sunnites et chiites, qui remonte aux origines de l’Islam, se trouve ainsi instrumentalisé. L’Arabie Saoudite se veut le champion du sunnisme et l’Iran chef de file d’un chiisme qui se pose en avant-garde et meilleur défenseur du monde musulman.

3/ Le rôle de l’Iran au Moyen-Orient restait compromis par la persistance de la crise nucléaire. Vient l’arrivée au pouvoir à Téhéran de partisans de l’ouverture (à partir d’une situation économique de plus en plus dégradée sous l’effet des sanctions occidentales), tandis que les Etats-Unis prennent davantage conscience de la nécessité d’associer l’Iran à la solution des nombreux problèmes de la région. La négociation prend dès lors un cours nouveau qui aboutit à l’accord du 14 juillet 2015 à Vienne, entré en vigueur en janvier dernier.

L’Iran considère qu’il peut désormais recouvrer sa véritable place au Moyen-Orient, la première selon lui, compte tenu de sa taille, de sa population et du degré d’avancement de sa société.

Pour le président Rohani, la politique à mener est une politique de détente envers l’Occident, tout en protégeant une indépendance qui constitue l’un des principaux apports de la Révolution islamique. L’Iran doit notamment contribuer à l’élaboration d’une solution en Syrie, s’associer au combat international contre Daesh, engager ses amis irakiens à mieux intégrer les populations kurdes et sunnites dans le jeu politique, et lever, au moment favorable, les verrous posés sur la sortie de crise institutionnelle au Liban.

Cette ligne est sans doute celle souhaitée par la majorité de la population iranienne. Mais elle n’est pas celle des éléments les plus conservateurs du régime (en particulier les Pasdarans). Ceux-ci tirent leur légitimité de leur capacité à défendre sans compromis les intérêts de l’Iran et de l’Islam. Ainsi la politique étrangère de l’Iran fait partie des sujets sur lesquels s’affrontent, parfois ouvertement, parfois en une lutte sourde, les différents centres de pouvoir et factions de la République islamique.

FRANCE-IRAN

L’amitié entre la France et l’Iran est ancienne. Mais elle a connu à plusieurs reprises des phases difficiles. En effet, la France fait preuve d’une grande méfiance, dès ses débuts, à l’encontre du régime de Khomeyni et soutient à fond Saddam Hussein. En revanche, la France est à l’origine, en 2003, de la négociation nucléaire, contre la volonté de l’Amérique. Mais faute de résultats, elle se rallie peu à peu à la ligne confrontationnelle de George Bush, et finit même par se positionner en retrait des ouvertures lancées par Obama. Alors que les Etats-Unis, avec la conclusion de l’accord nucléaire, ont fini par reconnaître l’Iran comme un interlocuteur régional de premier plan –au grand dam de l’Arabie Saoudite-, nous sommes apparus comme de plus en plus proches des préoccupations de Riyad.

Mais la page semble à présent se tourner. S’ils ne suffiront pas à effacer entièrement l’impression laissée en Iran par la politique menée par la France pendant des années, la visite de Laurent Fabius à Téhéran, puis celle du Président Rohani à Paris démontrent une volonté commune de se regarder résolument vers l’avenir.

Dans cet esprit, la nouvelle politique de la France vis-à-vis de l’Iran pourrait se décliner en cinq points.

  1. Accepter sans réserve le retour de l’Iran comme un acteur décisif dans le jeu moyen-oriental. Ceci ne signifie pas, bien évidemment, être d’accord sur tout avec lui, mais peut contribuer à conforter le camp du Président Rohani dans les évolutions qu’il engage.
  • Faire preuve de rigueur dans le suivi de l’application par l’Iran de l’accord nucléaire, mais aussi être prêt à contrer, avec l’Union Européenne, toute tentative du Congrès ou de l’administration américaine de compromettre l’application de l’accord par une guérilla politique ou juridique.
  • En ce qui concerne la Syrie, travailler avec l’Iran sur nos quelques points d’accord : intégrité territoriale, protection d’une société et d’institutions multiconfessionnelles, élections libres, appui, le moment venu, à la reconstruction du pays.
  • Adopter entre l’Iran et l’Arabie Saoudite une position de neutralité active –et ne rien faire qui puisse interpréter comme une prise de parti entre chiites et sunnites-. Entreprendre une action concertée avec un certain nombre de pays en vue de favoriser un rapprochement progressif entre Riyad et Téhéran. Les pays concernés pourraient être, outre la France, d’autres membres permanents du Conseil de Sécurité, l’Allemagne, l’Italie, des voisins comme le Pakistan.
  • Mobiliser pleinement nos intérêts économiques. L’essentiel des sanctions européennes est levé, alors que subsistent du côté américain d’importantes sanctions échappant à l’accord nucléaire, prises notamment du temps du Président Clinton. La France, avec l’Union Européenne, doit s’opposer à toute tentative des États-Unis de freiner le retour des entreprises européennes en Iran en faisant jouer les dispositions extraterritoriales de leur législation.

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