Lettre d’information n° 19 – septembre 2016

La Turquie aujourd’hui

La Turquie moderne vient en prolongement de l’empire byzantin et de l’empire ottoman ; mais si elle a hérité de certains de leurs comportements, elle n’est pas leur successeur. Elle correspond à une construction nationale à marches forcées –qui n’est pas terminée- dans une recherche identitaire entre l’Orient et l’Occident. Pour ce qui concerne celui-ci, elle fait partie de l’OTAN, elle est membre du Conseil de l’Europe depuis 1950 et elle désire l’être de l’Union Européenne.

Pour Atatürk, l’avenir de la Turquie moderne ne pouvait être que laïc. Cette position était contre nature pour Erdogan, très influencé par les Frères musulmans.

Il y a aujourd’hui en Turquie des structures et un appareil d’Etat –longtemps incarné par l’armée-. Mais il y a aussi une société civile avec laquelle Erdogan doit compter. Ainsi fait-il la guerre à tous ceux qui sont rétifs à un modèle turc national et islamique, des Kurdes qu’il combat aux élites intellectuelles qu’il persécute.

En revanche, alors que Kemal avait mis de côté les classes moyennes, Erdogan s’appuie sur elles à partir de l’idéologie des Frères musulmans. Il bénéficie aussi du soutien des milieux d’affaires dans une économie qu’il a profondément développée. De ce point de vue, la Turquie n’est plus ce qu’elle était à son arrivée au pouvoir, elle est devenue un pays émergent, et sa relation avec l’Union Européenne, avec laquelle elle a une union douanière depuis 1995, est pour elle irremplaçable.

A l’extérieur

A l’extérieur, la Turquie moderne a d’abord mené une politique tous azimuts de « zéro problème » avec ses voisins. Cette politique a été un échec en raison notamment de l’échec même des Printemps arabes. Son initiateur, Davutoglu, a été évincé. Erdogan n’a pas renoncé pour autant à une politique d’influence à l’étranger. Il entend renforcer le rôle de la Turquie en tant qu’une puissance régionale à l’instar de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, et l’affirmer comme un leader naturel du monde sunnite.

Mais sa politique a été longtemps ambiguë, à la fois celle d’un membre de l’OTAN et celle d’un soutien actif de Daesh. Peu à peu isolé, et à la suite notamment d’attentats de ce dernier, il a dû changer de politique, signer un accord avec Israël, ne plus faire un préalable du départ de Bachar El-Assad, et s’attaquer à Daesh. Il lui a fallu aussi rechercher le soutien de Moscou, malgré les nombreux contentieux qui persistent entre eux.

            L’armée turque a récemment franchi la frontière syrienne. Ce franchissement est d’une nature particulière parce qu’il ne correspond pas à un conflit entre deux pays voisins comme le sont la Turquie et la Syrie. Il constitue un fait majeur aux conséquences aujourd’hui en partie imprévisibles. Il s’agit pour Ankara à la fois d’empêcher la formation d’un Kurdistan syrien sur son flanc sud, et d’autre part de combattre Daesh.

La situation intérieure

Erdogan sort renforcé du coup d’Etat « providentiel » du 15 juillet dernier –qu’à ses yeux l’Europe et les Etats-Unis ont tardé à condamner-. Il se présente désormais comme un démocrate respectueux de la Constitution. Mais il a entrepris en même temps une répression implacable. S’appuyant sur les forces politiques classiques, il se présente comme le garant de l’intégrité territoriale et de la souveraineté turque, développant dans cet esprit un discours anti-européen et anti-américain. Toutefois il a signé avec Madame Merkel un accord sur les réfugiés qui le place en position de force par rapport à l’Union Européenne.

Erdogan a une vision politique et une base idéologique. Il est à la fois nationaliste et islamiste. Mais le peuple turc demeure composite. Des menaces persistent avec les Kurdes (notamment le PKK[1]), avec des éléments kémalistes de l’armée, ainsi qu’avec les islamistes de Daesh. L’AKP, le parti d’Erdogan, est majoritaire sur le plan national et à Istanbul, où il devance le SHP social démocrate qui l’emporte quant à lui à Izmir. Le CHP kemaliste est majoritaire le long du littoral et le HDP, orienté vers le communisme à l’Est. La situation intérieure est donc relativement fragile.

La France

L’intérêt de la France et de l’Europe est que la Turquie soit stable, en elle-même et pour la stabilité de la région.

Quoi qu’on puisse penser de la situation de la Turquie et de Monsieur Erdogan lui-même, il n’existe pas pour la France d’alternative sérieuse à ce dernier.

Il importe donc que la France, avec l’Europe notamment l’Allemagne, améliore ses rapports avec le gouvernement turc (pour autant qu’il n’aille pas jusqu’à des excès comme le rétablissement de la peine de mort). Il faut aussi développer nos relations économiques, déjà importantes, avec la Turquie.

Les commentaires partisans souvent faits en France à propos des Kurdes sont préjudiciables à cette amélioration et ils ne servent pas la cause des Kurdes eux-mêmes. Ceux-ci sont trop différents les uns des autres pour que puisse être envisagé un Kurdistan dont la création ajouterait de surcroît à l’instabilité de la région. Nous avons des contacts limités avec le PKK syrien en matière de renseignement à propos de Daesh. Mais d’une façon générale, notre politique paraît devoir être de favoriser la reconnaissance légitime, en Turquie, mais aussi en Syrie et en Irak, de places pour les Kurdes respectant leur identité culturelle.


[1] A noter toutefois l’appel, le 12 septembre, d’Ocalan, son chef emprisonné, à une reprise des discussions avec la Turquie.

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