Lettre d’information n° 21 – janvier 2017


Rappel historique

Printemps arabe. Une partie du peuple syrien, à dominante sunnite, se soulève contre Bachar El-Assad, alaouite. Celui-ci est un dictateur. Les pays occidentaux vont soutenir les rebelles. Les Russes, pour leur part, entendent retrouver et renforcer leur ancrage traditionnel en Syrie. Ils ne veulent pas y connaître un désordre comparable à celui de l’Irak ou de la Libye après le renversement de Saddam Hussein et de Khadafi. Ils vont défendre l’Etat syrien représenté par Bachar El-Assad.

Sans aide étrangère, ni ce dernier, ni les rebelles ne peuvent l’emporter. Occidentaux et Russes auraient pu chercher à s’entendre pour imposer un compromis aux Syriens. Ils ne l’ont pas fait et ils ont au contraire renforcé chacun le camp qu’ils appuyaient.

Pour soutenir les rebelles, les Américains et leurs alliés ne vont pas apporter un concours militaire. Ils fourniront des armes en veillant à ne pas dépasser certaines limites pour éviter des détournements. Mais ce faisant, ils ne se demandent pas si cela suffira pour permettre aux rebelles de l’emporter. Pour sa part, Moscou apporte à Bachar El-Assad une aide de plus en plus importante, jusqu’à des opérations aériennes à Alep à partir de l’automne 2016. Ses alliés, Iraniens et Hezbollah, fournissent le renfort de forces terrestres.

Depuis son accession à la présidence Barak Obama a toujours proscrit, où que ce soit, une intervention terrestre américaine, compte tenu des expériences malheureuses d’Irak et d’Afghanistan. Pourtant, il menace d’intervenir en Syrie si Bachar El-Assad utilise des armes chimiques. La France y est pour sa part disposée. Mais, que cela ait été ou non un coup de bluff, il renonce le moment venu à cette intervention –qui aurait d’ailleurs très probablement conduit à une escalade au Moyen-Orient et au-delà-. Les Russes imposent à Bachar El-Assad la destruction de son arsenal chimique. Les Américains sortent de cette péripétie discrédités dans l’ensemble de la région, tandis que la Russie apparaît désormais comme le pays qui mène le jeu.

La guerre se poursuit. Divisée, l’opposition s’est radicalisée. Des éléments salafistes –y compris pour certains relevant d’Al-Qaïda-, financés et équipés par l’Arabie Saoudite et le Koweït, ont pris une importance grandissante. Ils établissent des alliances de circonstances avec les forces kurdes du PYD, avatar syrien du PKK, que les Américains soutiennent également de leur côté.

Ainsi peu à peu le conflit syrien se complique de la lutte contre Daesh, qui occupe une partie des territoires de la Syrie et de l’Irak. Tous les protagonistes de l’affaire syrienne le combattent, mais leurs divisions à propos de la Syrie font qu’ils n’unissent pas leurs efforts. Les Américains mènent une coalition internationale qui, procédant à des opérations aériennes, comprend jusqu’à une soixantaine de pays, dont la France, quelques autres pays européens, le Canada, l’Australie et aussi l’Arabie Saoudite, la Jordanie, les Emirats Arabes Unis. Combattant également Daesh, les Russes ont proposé une association à la coalition qui l’a refusée. L’Iran intervient également de son côté.

Au début, complaisante à l’égard de Daesh, en facilitant notamment les exportations du pétrole produit sur le territoire qu’il occupe, la Turquie s’oppose à lui à partir du moment où des attentats sont commis sur son territoire. Mais l’importance prise par les Kurdes dans la lutte contre Daesh lui fait craindre qu’ils ne créent des zones autonomes à sa frontière. Elle entre alors militairement en Syrie. Bien qu’opposée à Bachar El-Assad, elle est ainsi conduite à se rapprocher des Russes dans la crise syrienne, ce rapprochement favorisé par la dégradation de ses rapports avec les Occidentaux après le coup d’Etat manqué de juillet.

2012-2016, la guerre civile en Syrie se concentre peu à peu sur Alep, deuxième ville du pays. Bachar El-Assad finit par l’emporter, moins par son armée devenue exsangue que par l’action de milices chiites iraniennes et du Hezbollah et par les frappes aériennes russes. C’est pour les rebelles un désastre non seulement militaire, mais également politique et diplomatique.

Situation actuelle et ses protagonistes

Toutes les structures de la Syrie ont éclaté, quelles soient politiques, administratives, sociales ou économiques. Les clivages entre ethnies et entre religions, parfois même à l’intérieur d’une même religion comme le sunnisme, se sont creusés. Bachar El-Assad se dit vainqueur après Alep, mais le régime est très affaibli. Les pertes de l’armée régulière ont été comblées par des milices supplétives sur lesquelles l’autorité du pouvoir est fragile. Quant aux combattants étrangers, formés, équipés et financés par l’Iran, qu’ils soient Iraniens ou membres du Hezbollah libanais, ils ne reconnaissent guère l’autorité de Damas.

            Sur vingt huit millions d’habitants, sept millions se sont réfugiés dans les zones moins exposées à la guerre et plus de cinq millions ont émigré, la majorité d’entre eux dans des pays voisins : Turquie, Jordanie, Liban –au risque, du fait du nombre, de créer de graves déséquilibres chez ces deux derniers-.

Les « rebelles » n’ont jamais eu de leader. Il y a toujours eu parmi eux un grand nombre d’expatriés qui avaient perdu le contact avec la réalité de leur pays. L’Armée syrienne libre ne compte plus guère qu’une dizaine de milliers de combattants, localisés essentiellement au Sud et dans la vallée de l’Euphrate. Sa capacité n’avait jamais été ce que nous pensions. Ce sont les djihadistes qui ont maintenant le plus grand rôle.

Daesh est désormais sur la défensive. Il est toujours dans la vallée de l’Euphrate, autour de sa capitale « Rakka ». Un Front démocratique syrien, récemment formé par des Kurdes et des Arabes, se prépare à une offensive contre Rakka. Quand bien même Daesh serait finalement éliminé, le djihadisme continuera pendant longtemps d’exister ailleurs sous d’autres formes.

Depuis la révolution iranienne de 1979, l’Iran a scellé une alliance stratégique avec la Syrie. Il l’a aidée par des troupes au sol qu’il a entraînées, équipées et financées. Son influence est non seulement militaire, mais aussi politique et économique. Cette présence lui assure une continuité territoriale depuis Téhéran jusqu’à la frontière israélienne et lui ouvre une fenêtre sur la Méditerranée. Pour l’Iran, Alep est une victoire. Il se voit désormais reconnu comme une grande puissance de la région, incontournable dans le règlement des problèmes qui s’y posent. Ses intérêts et ceux de la Russie ne sont pas toujours convergents, en particulier pour la recherche d’une solution politique en Syrie.

Forte de son combat contre Daesh et de son rapprochement avec la Russie, plus soucieuse encore de faire obstacle à la promotion des Kurdes, la Turquie entend jouer pleinement son rôle de puissance majeure dans la région et en particulier être associée à tout ce qui concerne la Syrie, mais aussi l’Irak.

Parmi les protagonistes extérieurs à la région, les Nations-Unies ont eu leur rôle compromis par le véto constant de la Russie. Trois envoyés spéciaux n’ont pas même pu mener à bien leur mission.

Hormis la France et dans une faible mesure la Grande-Bretagne, l’Europe, sauf à discourir, ne s’est pas vraiment intéressée à la crise syrienne, apportant tout au plus une aide humanitaire.

La France a constamment apporté son soutien à l’opposition syrienne et condamné sans appel Bachar El-Assad, enrobant le tout de considérations morales[1]. Elle n’a pas vu la place prise par le djihadisme dans l’opposition, elle a regretté qu’Obama renonce à intervenir quand Damas a utilisé des armes chimiques, elle continue de faire de l’éviction préalable de Bachar El-Assad la condition de tout règlement négocié. Ainsi s’est-elle peu à peu mise hors jeu, faisant toutefois voter aux Nations-Unies, alors que la chute d’Alep était imminente, une résolution de caractère humanitaire.

Pour Barak Obama, les intérêts vitaux des Etats-Unis ne sont pas affectés par la situation en Syrie. Seul compte vraiment pour lui le combat contre Daesh. En Syrie même, tandis que les Etats-Unis s’opposent toujours à reconnaître un rôle à Bachar El- Assad, tout se passe comme s’ils laissaient maintenant la Russie diriger le jeu en vue d’un règlement négocié. Il est vrai que lors de la brève trêve récemment décidée pour Alep entre John Kerry et Serguei Lavrov, ils n’ont pas été en mesure de convaincre des rebelles de venir à la table des négociations.

            Alors qu’il y a peu de temps les pays occidentaux dominaient encore la région, ils sont, avec les Nations-Unies, les grands perdants dans la crise syrienne. La Russie apparaît  aujourd’hui comme le vrai vainqueur, mais cette victoire peut être fragile.

Pour la Russie, la solution ne peut être que politique, et non pas militaire comme le prétend Bachar El-Assad. Elle entend bien de surcroît s’impliquer dans la construction future de la Syrie et d’ores et déjà elle multiplie les contacts dans les domaines les plus variés en vue de renforcer sa présence une fois la paix revenue.

S. Lavrov a déclaré que la Russie était prête à contribuer à l’élaboration d’un projet d’accord, en aidant à des négociations entre le gouvernement syrien et l’opposition. Elle n’est pas attachée au maintien à tout prix de Bachar El-Assad. Mais pour elle, le processus de négociation doit nécessairement passer par l’Etat détenteur de la souveraineté, c’est-à-dire le gouvernement syrien jusqu’à présent représenté par Bachar El-Assad.

Pour commencer, Moscou a réuni ses alliés iranien et turc, aux positions parfois divergentes, en vue de l’élaboration d’une déclaration commune. Avec la Turquie, restée proche d’une partie de l’opposition modérée, il a imposé un cesser le feu fin décembre 2016 avalisé par le Conseil de Sécurité. Avec la Turquie et l’Iran, il organise à Astana au Kazakhstan, en janvier 2017, une réunion de négociations entre Damas et l’opposition, à l’exclusion du mouvement salafiste Ahrar al-Cham proche d’Al-Qaïda. Mais la Russie sait que seule, même avec ses alliés, elle ne peut pas apporter une solution durable à la crise syrienne.

Orientations futures

La Russie plus les Etats-Unis ne pourront pas davantage suffire à résoudre le problème syrien. Il faut nécessairement régionaliser plus encore le débat et associer notamment à la négociation, outre les Syriens eux-mêmes, la Turquie, l’Iran, mais aussi l’Arabie Saoudite ainsi que l’Egypte. Un processus du type 5 + 1, comparable à celui mis en œuvre pour l’accord nucléaire avec Téhéran, peut être envisagé. Mais ce serait ici avec des pays de la région et sans que les pays européens, dont la France, puissent jouer un rôle autrement qu’à la marge.

La négociation aurait des objectifs immédiats : établir une trêve durable, permettre l’accès de convois humanitaires à tout le territoire syrien, mener des actions conjointes contre les groupes relevant de Daesh et d’Al-Qaïda. Elle aurait aussi des objectifs plus lointains comme l’élaboration d’une nouvelle constitution comportant une forte décentralisation, la protection des minorités et un programme de reconstruction mené en particulier avec le concours des institutions internationales.

Mais la négociation n’aura de résultats durables que si elle s’inscrit dans le cadre d’un Moyen-Orient stabilisé. C’est dans cette perspective que la France peut retrouver un véritable rôle, en dialoguant avec tous, à la fois pour prévenir de nouveaux conflits, notamment entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, et, plus généralement, pour réfléchir à ce que pourraient être à terme un Moyen-Orient transformé. Son action trouvera sa pleine efficacité associée à celle d’autres pays européens.

*****

Mais il y a des enseignements plus généraux à retirer du drame syrien et d’autres évènements récents au Moyen-Orient. En particulier :

  • la France peut intervenir pour aider à la consolidation d’un régime, mais non pas pour le renverser. Le « regime change » n’est pas une façon qui vaille de résoudre les problèmes.
  • nos interventions en Syrie, mais aussi en Afghanistan et en Libye, ont échoué parce que faites à partir d’éléments plus ou moins idéalisés et sans voir la réalité du terrain ;
  • elles n’ont pas comporté d’objectifs clairement définis au-delà des opérations militaires immédiates et des moyens dont nous disposions à cet égard ;
  • la France est impuissante à intervenir partout où il y a des violences, ce qui ne signifie pas qu’elle puisse s’en désintéresser à titre humanitaire ou si sa propre sécurité s’en trouve affectée.

[1] Laurent Fabius, alors Ministre des Affaires Etrangères, a même déclaré en août 2012 que « Bachar El-Assad ne mériterait pas d’être sur terre ».

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