Lettre d’information n° 23 – mars 2017

La langue française est indissociable de l’identité de la France et de son histoire. Elle est aussi au cœur d’une construction originale : la Francophonie. Mais alors que l’usage de la langue française parait en recul, cette francophonie institutionnelle est-elle toujours une idée d’actualité ? En d’autres termes s’agit-il d’une cause perdue ou demeure-telle un atout essentiel dans la course mondiale au développement de l’influence, ce que Joseph Nye a nommé dès les années 90 le soft power ?

Les rapports sur le sujet se sont succédé, concluant tous qu’il y allait de l’intérêt national de lui redonner visibilité et dynamisme mais ils n’ont guère été suivis d’effets, sauf l’idée d’une francophonie économique.

Dans le contexte des bouleversements en cours qui réinterrogent les identités, des enjeux géoculturels structurants, de la concurrence multi-acteurs en termes d’influence, de la disruption des modes de faire et de faire savoir, conséquence de la domination des technologies numériques, quelle est la place de la francophonie dans la défense des intérêts de la France ?

1/ UN ETAT DES LIEUX INQUIETANT

Comme le regrettait déjà il y a dix ans Hervé Bourges c’est d’abord « en France qu’on ne croit pas à la francophonie et que le pays ne défend pas sa langue ». On le voit sur les panneaux publicitaires, les enseignes commerciales, dans les enseignements des universités et grandes écoles dispensés en anglais et jusqu’au slogan de la candidature de Paris aux jeux olympiques de 2024! La loi Toubon du 4 août 1994, relative à l’emploi de la langue française, est un rempart de plus en plus fragile face aux dérives linguistiques dans les entreprises, les transports publics, les médias, la recherche…

Des chiffres trompeurs pour décrire le monde de la francophonie

On parle de 230 millions de francophones au sens strict ou partiels. Or même si l’ensemble des  Etats concernés à un titre ou un autre représente 1 milliard et demi d’habitants, il serait plus juste de parler de 130 millions de francophones réels.

Quant à estimer que d’ici 2050 il pourrait y avoir 7 à 800 millions de francophones, du fait de la croissance démographique en Afrique, cette perspective est sujette à caution. Il n’est pas certain que les systèmes éducatifs de ces pays aient la capacité de former de bons francophones.

En revanche, le rapport Attali enrichit le sujet en y incluant le réseau des milliers de «francophilophones » : diasporas francophones, élites formées dans le système français et n’appartenant pas nécessairement à des pays francophones (lycées français, universités), etc.

La langue française demeure la 5e ou 6e langue parlée derrière le mandarin, l’anglais, l’espagnol, l’arabe ou l’hindi et  sur les 5 continents. Mais si l’espace francophone est mondial, il n’a pas vraiment de centre ni de périphérie : il est hétérogène, marqué par l’histoire coloniale. Certains pays sont francophones mais pas toujours francophiles. D’autres revendiquent leur désir d’appartenir à la Francophonie mais sont-ils toujours francophiles ? Les pays d’Amérique latine restent foncièrement attachés aux valeurs que porte la culture française. D’autres s’intéressent à la francophonie pour des raisons économiques comme la Chine et certains pays africains anglophones.

Une action multilatérale marquée par le désengagement de la France, à l’exception de TV5 Monde

L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), dirigée depuis 2 ans par Mme Michaëlle Jean, et les opérateurs qui lui sont rattachés -l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), qui soutient des partenariats entre plus de 800 universités, l’Université Senghor d’Alexandrie, qui forme environ 200 cadres africains par an- ainsi que l’Association des maires francophones (AMF) et l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) souffrent du désengagement de la France même, si celle-ci reste un contributeur de poids. Pour l’OIF, sur un budget de 72 M€ en 2016, la contribution de la France (24 M€) a baissé de 25% par rapport à 2010, tandis que celles du Canada, du Québec et du Nouveau-Brunswick réunies sont sur le point de dépasser la nôtre. Notre capacité d’influence en souffre, d’autant que nous ne disposons plus d’aucun poste de direction au sein de l’Organisation.

Alors que l’OIF n’est pas vraiment un bailleur de fonds important (une trentaine de programmes de quelques millions), son problème majeur est celui de son élargissement continu, compte tenu de critères d’adhésion trop flous et peu respectés. Elle réunit 84 Etats : 54 membres de plein droit, 4 associés et 26 observateurs. La majorité d’entre eux ne sont pas francophones, ce qui fait courir un risque pour la langue française elle-même. Au Sommet de Madagascar, l’Arabie Saoudite n’a pas été admise pour des raisons de procédure mais ce n’est que partie remise! La problématique approfondissement/élargissementn’a été à l’ordre du jour d’aucune réunion au niveau politique, par crainte probablement que le consensus ne se brise.

TV5 Monde serait regardée chaque semaine par 40 millions de téléspectateurs. Elle pratique une politique de sous titrage dynamique et son site internet ainsi que son offre mobile sont riches en contenus, notamment pour  enseigner la langue française. La France en est le principal bailleur de fonds (77 M€ en 2016, soit les ¾ de ses ressources publiques). C’est sa seule contribution  en augmentation, faible mais régulière.

L’usage de la langue française au sein de l’Union européenne et dans les organisations internationales est de plus en plus marginal, au profit de l’anglais, et dans les institutions où la langue française est utilisée, là où les juristes défendent le droit romano germanique – c’est le cas à La Haye, capitale du droit  international, siège de la Cour Internationale de Justice, de la Cour permanente d’arbitrage, de la CPI, du Tribunal sur l’ex Yougoslavie, de l’Académie internationale et de la Conférence du droit international privé- la France ne les soutient pas.

Une action bilatérale dans le domaine de la langue et de la culture française en perte de vitesse

Cela estdu aux baisses drastiques et continues de crédits depuis une vingtaine d’années, et qui se sont accélérées depuis 10 ans en raison de la révision générale des politiques publiques lancée en 2007 (sous la présidence Sarkozy) ou sous prétexte de modernisation de l’Etat (sous la présidence Hollande). Sur le papier, le dispositif semble plus ou moins préservé : notre diplomatie se prétend toujours universelle et dispose du 3e réseau dans le monde. Mais sur les quelque 162 ambassades, plus de 26 d’entre elles sont en fait réduites à « des postes de présence diplomatique ».

L’implantation culturellereste à première vue impressionnante, mais derrière cette façade l’appauvrissementde la plupart des centres culturels ou alliances françaises est réel et lourd de conséquences et cette situation est regrettée chaque année par les commissions compétentes de l’Assemblée Nationale. Les problèmes financiers des quelque 800 alliances françaises sont bien connus et les coûts de structure absorbent les 2/3 du budget des subventions aux 96 Instituts français et à leurs antennes (60 millions). Quant aux ressources humaines, l’effort de réduction du nombre d’emplois demandé par Bercy chaque année porte principalement sur les contractuels très qualifiés.

Le dispositif qui résiste le mieux est celui des écoles, collèges et lycées français, soit 600 établissements scolaires gérés par l’AEFE et la Mission laïque, dont plus des 2/3 des 400 000 élèves sont étrangers. Du fait de l’autonomie de ces deux institutions (établissement public pour l’une, association pour l’autre) leur gestion est très satisfaisante : clarté du budget, politique d’adaptation à la demande locale, transparence et responsabilité. Mais le passage de ces élèves dans notre enseignement supérieur n’est pas assez favorisé et leur suivi après leur scolarité est défaillant.

Restent les programmes de recherche et les bourses d’enseignement supérieur dont on a certes essayé de préserver les crédits qui leur sont consacrés mais qui ont quand même fortement diminué (54 M€ aujourd’hui). L’attractivité de la France pour les étudiants étrangers est pourtant un élément essentiel d’une politique d’influence qui ne peut se construire que sur le long terme. Or la France, qui accueille encore plus de 270 000 étudiants étrangers, perd des parts de marché et se retrouve en 4e position derrière les Etats unis, le Royaume uni et l’Australie. Au delà de la question du nombre de bourses et de leur montant, ce sont  les conditions de l’accueil de ces étudiants qui laissent à désirer.

Il convient cependant de relever la prise en compte par l’AFD des enjeux d’éducation de base, d’enseignement supérieur et de formation professionnelle, en lien avec la langue française, soit 40 millions d’euros par an depuis que ce secteur lui a été délégué, notamment en Afrique.

2/ REFORMULER UNE AMBITION FRANCOPHONE, OUTIL PRIVILEGIE DE NOTRE INFLUENCE

C’est un enjeu majeur qui relève directement de notre intérêt national et qui est indispensable pour se renforcer mutuellement entre partenaires francophones dans l’économie et le commerce mondial. La condition en est que la francophonie soit reconnue par tous les acteurs concernés en France, non seulement comme une force diplomatique et culturelle mais encore parce qu’elle offre des potentialités immenses de développement économique. C’est d’abord une question de prise de conscience et de motivation. C’est ensuite une question de choix de priorités.

Faire de la francophonie un axe structurant de notre politique étrangère

Or on constate depuis au moins 10 ans l’absence d’une réelle volonté politique. Sous la Présidence de M. Sarkozy le poste ministériel a été vacant pendant 18 mois et sous la présidence de M. Hollande 4 ministres, une ministre déléguée puis 3 secrétaires d’Etat, chargés du développement et de la francophonie se sont succédé qui n’ont guère eu la possibilité ou le temps de conduire une action significative dans ce domaine. La première décision serait d’en faire un portefeuille ministériel en soi (à ne pas lier au Développement, ce qui est réducteur) et de lui donner, au sein du Ministère des Affaires étrangères, une visibilité forte et durable ainsi que des moyens. Pourquoi ne pas lui attribuer la tutelle de la Direction générale de la mondialisation, de la culture, de l’enseignement et du développement international ainsi que celle de la Délégation aux affaires francophones et de la Délégation aux fonctionnaires internationaux ? Son titulaire rassemblerait sous sa houlette l’essentiel du budget opérationnel du Quai d’Orsay, ainsi que la tutelle des opérateurs extérieurs, tâches auxquelles le ministre des affaires étrangères, absorbé par les questions politiques et européennes, n’a guère de temps à consacrer. Ilseraitaussi chargé de la question de l’usage du français dans les institutions internationales, du placement de francophones à des postes clés et veillerait à développer la concertation entre ambassadeurs francophones dans toutes les négociations internationales importantes (à l’instar de ce qui a été fait à la COP 21).

S’en tenir à des choix budgétaires prioritaires et un « ciblage » géographique revu en fonction des intérêts majeurs de la France

L’adoption de  contrats d’objectifs et de moyens pluriannuels permettrait une gestion plus efficace Pour parvenir à une coordination opérationnelle entre les administrations concernées, ne faudrait-il pas créer une structure sur le modèle du comité interministériel de la coopération internationale et du développement (CICID)? -Présidée par le Premier ministre elle serait chargée de définir la stratégie et les priorités pour la promotion de la francophonie, d’en superviser la mise en œuvre et de veiller à la cohérence des actions engagées à titre multilatéral et bilatéral.

S’agissant des choix géographiquesil s’agirait d’éviter de se disperser et de dépouiller les uns pour privilégier les autres -les nouveaux partenaires à la mode (les grands « émergents » en Asie)- mais au détriment  de nos zones d’influence traditionnelle : l’Europe, où la langue française connait le recul le plus sensible, le Maghreb et la Méditerranée, où nos positions sont encore fortes quoique menacées,  et bien sûr l’Afrique et d’abord l’Afrique francophone -en sachant que bien souvent le français n’y est maitrisé que par les élites- et enfin l’Amérique latine pour des raisons historiques et culturelles.

Assurer la promotion de la langue, de la culture et de l’éducation.

Le chantier est immense et les propositions nombreuses. Il reposerait sur quelques axes forts :

-remettre les enjeux du français, langue internationale, au centre de l’action de l’OIF et mieux le défendre dans les organisations internationales, notamment à Bruxelles et à Genève, capitales francophones ! Pour ce faire il convient de promouvoir, partout où on le peut et avec persévérance, le plurilinguisme. Cela appelle des stratégies d’alliance contre les tenants du tout-anglais avec la Chine, le Brésil, l’Espagne, les Etats latino-américains, la Russie, etc.

Encore faut il être cohérent en France même et favoriser l’apprentissage de la langue des autres (et pas seulement l’anglais) en revenant sur la politique restrictive du ministère de l’Education nationale (illustrée par la proposition récente visant à réduire le nombre des classes bi-langues !).

Enfin, une politique dynamique devrait être engagée en faveur de la formation de traducteurs et d’interprètes et visant à en favoriser le recrutement.

Soutenir les systèmes éducatifs en Afrique etlutter contre l’illusion selon laquelle la francophonie ne connaîtra pas de difficultés car l’Afrique francophone est appelée à croître, alors que les systèmes éducatifs se dégradent partout… Il faut y mettre les moyens car sans notre aide, il n’y aura plus de développement du français en Afrique. Face à ce défi démographique, aidons à reconstruire les systèmes éducatifs en privilégiant si possible l’aide bilatérale.

Promouvoir notre culture à l’étranger, c’est à dire sur le terrain.

C’est là que se joue l’influence de la France, en menant une politique proactive de la demande -et non par des opérations de communication conçues à Paris qui n’ont que peu d’impact à long terme- en redressant le budget des instituts français et alliances françaises et en  réformant leur gouvernance (dispersée entre plusieurs ministères, services et associations).

Assurer un suivi des élèves de nos lycées en les aidant à rester dans un système universitaire francophone et soutenir la mobilité universitaire (des étudiants et professeurs). Le défi est de taille : il y a 165 millions d’étudiants aujourd’hui dans le monde ! De retour dans leur pays d’origine, ces étudiants deviennent les acteurs du rayonnement économique et culturel du pays qui les a accueillis. Encore faut-il faciliter le recrutement par les entreprises françaises de cadres de haut niveau, ouverts au multiculturalisme et polyglottes, venus en France pour achever leurs études supérieures, et donc assouplir les conditions de  leur accès au marché du travail.

La question du visa francophone est bloquée, du fait de la crainte du risque migratoire. Il existe pourtant une position intelligente : celle de la mobilité et des allers-retours. On favoriserait en particulier la circulation des créateurs, des cadres d’entreprise, des professeurs.

Agir sur le terrain de la francophonie économique

La Francophonie institutionnelle s’est tardivement saisie des questions économiques alors qu’en la matière le Commonwealth est très actif et doté de moyens. La stratégie adoptée au Sommet de DAKAR (2014) part du constat que l’espace francophone représente un potentiel économique important, mais insuffisamment exploité. Les 80 pays représentés (ils sont 84 aujourd’hui) pesaient alors 16% du PIB et 20% des échanges mondiaux.

Depuis deux ans cette stratégie a commencé d’être mise en œuvre :

  • programmes dédiés de l’OIF tournés vers les jeunes et les femmes créateurs d’entreprises ;
  • organisation de forums économiques associant des entreprises ;
  • réunions de concertation entre ministres des Finances francophones en marge des assemblées annuelles de la Banque Mondiale et du FMI ;
  • lancement d’un réseau des ministres francophones du Commerce ;
  • actions de plaidoyer auprès de la présidence du G20 (de concert avec le Commonwealth) ;
  • journée de la Francophonie économique et numérique.

Cette refondation est capitale pour la France compte tenu du retrait relatif des entreprises françaises du continent africain où elles ont perdu leurs « chasses gardées ». La Chine  est désormais le premier partenaire de l’Afrique. Or il est clair que notre influence sera conditionnée par notre puissance économique et  notre capacité de projection sur les marchés francophones, où la demande est forte.

Accorder une attention prioritaire à la francophonie numérique

Elle est un facteur commun à la promotion de la langue et de la culture françaises et à la croissance économique durable. La prioritédoit être donnée au numérique où tout se joue pour la jeunesse. Il est urgent de renforcer la présence de contenus en français sur les réseaux numériques (qui ne représentent aujourd’hui que 4 à 5 % des contenus en ligne), espace d’échanges, de formation, de création, de recrutement, seul outil d’information et unique référentiel des jeunes. L’idée serait de nommer un délégué auprès du Ministre de la francophonie chargé de donner l’impulsion nécessaire et d’assurer  la cohérence dans ce domaine, en tenant compte de ce que font certains de nos partenaires comme le Québec. Enfin, à l’Unesco,nous devons soutenir ceux qui travaillent à l’élaboration d’un projet de directives opérationnelles sur le numérique pour la mise en œuvre de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005).

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Le statut particulier de la langue française, fruit de l’Histoire -celle d’une vieille nation qui ne renonce pas à jouer un rôle et à exercer ses responsabilités dans le concert international- et du « testament français » -celui des Lumières- est aujourd’hui  menacé.

Or si l’on veut que la langue française, son rayonnement à travers le patrimoine culturel qu’elle véhicule et la possibilité d’accéder à la connaissance que sa maîtrise doit permettre, reste l’un des vecteurs de notre influence dans le monde, au sens du « soft power » dans la terminologie anglophone, il est urgent d’engager une action volontariste dont l’Etat et singulièrement le Ministère des Affaires étrangères et du développement international sont comptables.

Ce constat justifierait une politique plus ardente et durable en faveur de la francophonie, non seulement à travers le soutien que nous apportons à l’OIF et à la défense du plurilinguisme et de la diversité culturelle sur la scène internationale, mais aussi et encore sur le terrain de l’éducation et de l’enseignement supérieur mis au service du développement, grâce au dispositif important dont la France dispose à l’étranger. Il est présent quasiment partout à travers le monde et les instruments existent : il reste à leur redonner les moyens humains et budgétaires indispensables ainsi qu’une gouvernance efficace et responsable. La défense de la langue française et le renforcement de la francophonie internationale restent à cet égard indissociables.

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