Lettre d’information n° 26 – juillet 2017


De l’acquis à l’avenir

L’équilibre entre la France et l’Allemagne, sur lequel a reposé la stabilité de l’Europe depuis la fin de la guerre, a été remis en cause depuis dix ans : l’élargissement à l’Est, l’euro fort, les réformes Schroeder, ont assuré la domination économique allemande, facilitée par une forte présence à Bruxelles. Dans le même temps, les atouts politiques et militaires de la France (statut de puissance nucléaire, siège au Conseil de Sécurité) se sont révélés inopérants, en partie du fait d’une diplomatie hésitante, et n’ont pas suffi à faire contrepoids.

Etat des lieux

1/ Les aspects négatifs des relations entre l’Allemagne et la France sont notamment les suivants :

  • Un empilement, au fil des années, de structures et de procédures de toutes sortes, dont la valeur ajoutée apparaît inégale : sommets, rencontres informelles au plus haut niveau, Conseil des ministres, Conseil de défense, Haut conseil culturel, Conseil de l’environnement, sans oublier la brigade franco-allemande…. Il reste qu’à tous les niveaux de l’Etat, dans les deux pays, le réflexe est acquis d’une très large consultation au jour le jour. Il y a toutefois quelques exceptions notables. Ainsi, lorsque Angela Merkel nous a mis devant le fait accompli en annonçant le renoncement au nucléaire, ou, fin 2015, l’accueil d’un million de réfugiés. En comparaison, le lancement par Nicolas Sarkozy de l’Union pour la Méditerranée sans consultation de Berlin fait figure de péché véniel.
  • Des politiques et des mentalités économiques fondamentalement divergentes. En Allemagne, compte tenu du vieillissement de la population (sur le plan démographique la France aura rejoint l’Allemagne en 2050), la consommation est insuffisamment  dynamique. D’où le choix délibéré de l’exportation comme moteur de développement, exportation stimulée par un investissement massif dans l’industrie et générant des excédents (8,2% du PIB en 2016) qui permettent de garantir le versement des pensions à moyen et long terme. Cette politique de l’offre, propre à renforcer la compétitivité des entreprises, s’accompagne d’une gestion budgétaire rigoureuse, mais au prix d’un appauvrissement d’une partie notable de la population. La France, quant à elle, s’en est tenue, jusqu’à une date récente, à une pure politique de la demande, conduisant à un déficit budgétaire et à une dette incompatibles avec les engagements pris.
  • Le décrochage de l’économie française depuis 2000 se poursuit. Elle pesait 76,2% de celle de l’Allemagne en 2012, 71,9% fin 2016. Le chômage est plus du double en France, (9,6 % contre 4,6%). La part de l’industrie dans le PIB ne dépasse pas 13%, contre 22% outre Rhin. Si l’Allemagne reste notre premier partenaire commercial et notre premier fournisseur, nous ne sommes plus que son troisième fournisseur derrière la Chine et les Pays-Bas. Notre déficit a atteint 14 milliards d’euros en 2016. En matière d’investissements en revanche il existe un certain déséquilibre en notre faveur : il y a 1800 filiales allemandes en France employant 280000 personnes contre 2800 entreprises françaises employant 370000 personnes en Allemagne (avant la prise de contrôle d’OPEL par PSA). Cette situation s’explique notamment par l’opinion encore défavorable des Allemands concernant notre industrie et leur tendance à privilégier en conséquence leurs investissements en France dans les services et la R&D. Pour des sujets d’avenir comme la transition numérique et la digitalisation, la robotisation et l’économie 4.0, les Français sont en effet plutôt en avance sur les Allemands qui, d’une façon générale, ont certaines difficultés à s’adapter à des évolutions rapides.
  • Sauf dans quelques secteurs (théâtre, cinéma), les relations entre sociétés civiles restent limitées. Certes, tous les sondages montrent que les Français ont une bonne opinion du partenaire allemand et réciproquement. Mais rares sont ceux qui font l’effort de connaitre l’autre partenaire. Le tourisme français en Allemagne se développe lentement, essentiellement grâce à Berlin. Les jumelages sont nombreux (2400) mais peu actifs. Quant à l’enseignement des langues, il a régressé dans le secondaire et s’est stabilisé à un niveau très bas (15% pour l’allemand en France contre 22% pour le français en RFA). L’OFAJ maintient cependant ses échanges de jeunes (10000 par an). L’Université franco-allemande compte 5000 étudiants mais l’Institut français en est réduit à faire financer ce qui reste de son réseau par les municipalités et les universités allemandes. De part et d’autre du Rhin, les sociétés d’amitié peinent de plus en plus à attirer des jeunes.
  • S’agissant de la construction européenne, les divergences n’ont pas manqué, durant le quinquennat de François Hollande, entre Paris et Berlin : crise grecque, mise en œuvre du pacte de stabilité et de croissance, crise des réfugiés, rythme d’avancement de l’Union bancaire, réforme de l’Union. Les compromis trouvés n’ont pas toujours été favorables à nos intérêts.

2/ Au cours des dernières années le paysage a beaucoup changé : crise ukrainienne (pour laquelle les positions française et allemande ne sont guère éloignées), vague de réfugiés liée au drame syrien et au sous développement africain, terrorisme, Brexit, élection de D. Trump.

Dans ce contexte, l’Allemagne se sent à la fois puissante et vulnérable. Elle se sent puissante parce qu’elle domine économiquement l’Europe. Son économie est florissante : en 2016 1,9% de croissance, un excédent commercial de 250 milliards d’euros, 18 milliards d’excédent budgétaire, un taux de chômage le plus bas depuis 20 ans. Mais elle est aussi vulnérable à plusieurs égards : un déclin démographique préoccupant (taux de natalité allemand 1,36%), la difficulté d’intégrer les réfugiés qu’elle a accueillis et qui se sont révélés bien moins qualifiés qu’attendu (coût 17 milliards en 2016), le développement de la pauvreté et des inégalités dans la population suite aux réformes Schroeder (16,7%, soit 13 millions d’habitants. au dessous du seuil de pauvreté, contre 13,2% en France), des interrogations sur la capacité de son industrie à maîtriser la révolution numérique et à passer à une économie de type Silicon Valley, le départ du partenaire britannique, son allié traditionnel dans la défense du libre échange, le déferlement d’investissements chinois dans le Mittelstand allemand (16 milliards en 2014, 43 milliards en 2016) ; enfin et surtout la conscience qu’elle a de son défaut d’autonomie stratégique au moment où le lien transatlantique devient problématique et de son incapacité à traduire sa puissance économique en puissance politique.

Ce nouvel état d’esprit des Allemands peut favoriser une relance avec la France à condition que celle-ci réforme sans tarder son économie et retrouve ainsi sa crédibilité. Alors les deux pays pourront rechercher systématiquement, ensemble, les domaines où il est possible d’engager des actions pour le moyen et le long terme, que ce soit dans le cadre européen ou sur le plan bilatéral.

Perspectives

1/ Le couple franco-allemand est nécessaire à l’Europe et celle-ci l’est au couple franco-allemand.

A l’origine la construction européenne avait trois objectifs : la reconstruction, la réconciliation franco-allemande et la résistance face à la menace soviétique. Ces objectifs atteints, elle semble à présent en panne. Pour la relancer, il faut en refaire un idéal, définir de nouveaux enjeux et aussi élargir son champ d’action à des problèmes comme les migrations et l’extraterritorialité (et notamment les prétentions américaines sur ce terrain particulier) qui ne se posaient pas dans un passé encore récent. C’est là une responsabilité première de l’Allemagne et de la France.

Les positions respectives de la France et de l’Allemagne sont les suivantes concernant les principaux sujets actuels de la construction européenne.

  • La régulation de la mondialisation. L’Allemagne devrait pouvoir appuyer les propositions françaises visant à réformer la politique commerciale de l’Union Européenne dans un sens plus protecteur : contrôle des investissements des pays tiers dans les secteurs à caractère stratégique, réciprocité, à défaut d’un « Buy european act », pour l’accès aux marchés publics, renforcement de l’antidumping.
  • La refondation de l’Union européenne. L’accord semble devoir être difficile, voire improbable en ce qui concerne la mutualisation des dettes, les « eurobonds » et de véritables avancées vers une Union de transferts. Quant à la gouvernance de la zone euro, Angela Merkel semble se rapprocher des positions françaises, mais Monsieur Schaüble continue de penser qu’un ministre et une assemblée de la zone n’auraient de sens qu’à condition de disposer d’un pouvoir d’appréciation sur les budgets nationaux et de contrôle de leur exécution.

En revanche, des positions communes devraient pouvoir être trouvées sur l’harmonisation fiscale, en particulier l’impôt sur les sociétés, et le traitement fiscal des GAFA. A cet égard, la France et l’Allemagne pourraient proposer une sorte de contrat comportant un programme d’action sur quinze ans. Des progrès devraient être également possibles en ce qui concerne l’achèvement de l’Union bancaire (notamment sur la garantie des dépôts), ainsi que pour la création d’un embryon d’allocation chômage européen .Enfin Paris et Berlin sont sur la même ligne concernant la question de l’extraterritorialité de la législation américaine.

  • La politique de sécurité et de défense. Récusant l’utopie d’une défense européenne, les deux pays sont d’accord pour promouvoir une politique européenne de sécurité et de défense concernant en particulier la politique migratoire et la protection des frontières, ou encore les industries d’armement.
  • L’attitude à l’égard de la Russie. Il n’y a pas de stratégie commune entre la France et l’Allemagne, ce qui est très dommageable. Madame Merkel confond fermeté et rigidité. Ainsi que l’a souligné le ministre français des affaires étrangères lors de son récent voyage à Moscou, l’existence de divergences sur certains sujets -la Crimée, l’Ukraine- ne doit pas faire obstacle à des coopérations dans d’autres domaines.

2/ La relation entre l’Allemagne et la France a une valeur en soi, elle ne saurait se limiter au rôle, pour important qu’il y soit, de moteur de la construction européenne.

Cette relation aujourd’hui n’est pas mauvaise. Mais Adenauer déjà craignait qu’elle pût être remise en cause sans des progrès continus entre les deux pays. Plus que jamais dans le monde qui se fait, les avenirs sont liés et aucun des deux pays n’y trouvera pleinement sa place sans l’autre.

Les discours ou les gadgets ne suffiront pas. Il faut la volonté politique de poursuivre l’imbrication des personnes et des intérêts, mais en simplifiant radicalement l’empilement des structures de coopération, et il importe en outre de se concentrer sur des priorités concrètes.

Certains projets –par exemple pour les migrations, l’extraterritorialité, l’harmonie fiscale…- ne trouveront leur plein effet qu’à l’échelle européenne. Pour eux, la France et l’Allemagne devront aller de l’avant avec les Etats-membres qui le voudraient, sans attendre une hypothétique et lointaine unanimité.

D’autres projets en revanche ne pourront être approfondis que dans un cadre bilatéral. Ceci est vrai en particulier pour la culture, les échanges entre les sociétés allemande et française, une plus grande coopération industrielle…, ainsi que tout particulièrement pour la sécurité et la défense.

A cet égard, sans préjudice de notre coopération privilégiée avec la Grande-Bretagne dans le domaine proprement militaire, il existe avec l’Allemagne un spectre de coopérations possibles plus large qu’avec d’autres Etats-membres de l’Union Européenne. Ainsi en est-il d’opérations coordonnées en Afrique et en Syrie, ou encore de l’échange de matériels et de personnels. Mais deux secteurs sont prioritaires, la cybersécurité et la cyberdéfense.

En dépit de l’évidence que les menaces pesant sur la France et l’Allemagne sont les mêmes et de l’intérêt opérationnel à rapprocher, voire intégrer, nos systèmes de cybersécurité et nos dispositifs de cyberdéfense, rien de sérieux n’a vraiment été essayé en la matière. L’ANSSI et son homologue allemande ne se parlent pas davantage qu’avec d’autres partenaires, l’idée simple d’harmoniser les normes utilisées par nos agences ne semble pas avoir été envisagée. C’est d’ailleurs avec cinq ans de retard sur la France que le ministère allemand de la défense vient de créer un commandement cyber doté de moyens appelés à croître rapidement. L’idée de rapprocher fortement les deux cybercommandements ne paraît pas, jusqu’à présent, avoir été sérieusement considérée, en tout cas en Allemagne. Des actions concrètes devraient être engagées comme un centre commun de détection et de riposte contre les cyberattaques majeures. Il semblerait souhaitable aussi de passer à un niveau de coordination stratégique, au-delà des échanges opérationnels, par exemple en mettant en place un comité stratégique antiterroriste rassemblant régulièrement les responsables concernés de chacun des deux pays.

D’une façon générale, d’aucuns objecteront qu’il existe entre les deux pays trop de différences dans les mentalités, les comportements, les structures (en particulier politiques), voire les inconscients, pour que leur union soit possible.

Mais il n’est pas là question de fusionner au point d’effacer les différences. Il s’agit de viser à un rapprochement de plus en plus étendu, s’organisant sans cesse davantage pour faire plus de choses ensemble. Ce sera là une démarche étape par étape tout le temps qu’il lui faudra, avec des structures évolutives à imaginer au fur et à mesure. Mais tout est d’abord affaire de résolution tant il apparaît que la France et l’Allemagne ne pourront, demain, connaître la puissance que par la somme de leurs destins.

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