Lettre d’information n° 30 – Décembre 2017



I – Le contexte régional

Après avoir bénéficié d’une croissance vigoureuse dans les années 2000, les pays d’Amérique latine ont été confrontés à la baisse des cours des matières premières (et notamment celle des hydrocarbures dont plusieurs d’entre eux sont exportateurs) et de la demande chinoise. Ce retournement de conjoncture s’est traduit pour plusieurs d’entre eux par un net ralentissement de la croissance, voire un début de récession. Plusieurs pays ont connu ou vont connaitre des élections qui se sont traduites ou pourraient se traduire par un recul relatif des gouvernements dits progressistes ou d’inspiration sociale démocrate, majoritaires dans la période récente mais plus à l’aise pour gérer les fruits de la croissance que l’austérité.

Le Pérou a choisi en la personne de Pablo Kuzinski un conservateur bon teint. En Argentine, le Président Mauricio Macri, avec un programme extrêmement libéral (« Cambiemos », « changeons! ») a mis un terme au long règne (12 ans) des époux Kirchner, dernier avatar du péronisme. Au Chili, le retour du Président Piñera, en tête à l’issue du premier tour des présidentielles tenues le 19 novembre, s’il se confirme, marquera la fin de l’alternance entre les partis de la « concertation démocratique » mise en place après le départ du général Pinochet et qui sont allés aux élections en ordre dispersé. La Colombie élira un nouveau parlement en mars et choisira un successeur au Président Juan Manuel Santos en mai 2018. Or il y a, pour lui succéder, pléthore de candidats dont certains s’inscrivent en rupture avec les acquis de ce dernier sur le terrain de la paix, notamment à propos de la question sensible de la justice transitionnelle inscrite dans les accords signés avec les Farc. Il n’y a guère à ce jour que l’Uruguay qui ait opté pour la continuité avec le retour du Dr Tabaré Vasquez, candidat du « Frente amplio » (le front de gauche), qui a succédé en 2015 au Président José Mujica, lui aussi du « Frente amplio ».

C’est dans ce contexte, marqué également par l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, dont les premières annonces -érection d’un mur à la frontière avec le Mexique, volonté de renégocier le traité constitutif de l’Alena, dénonciation de l’accord de Paris sur le climat- sont révélatrices de ses intentions à l’égard de la « sous-région », que deux pays traversent une crise profonde : le Brésil et le Venezuela. Cette crise politique, économique, sociale et morale est marquée par la dégradation des relations entre le pouvoir, les forces politiques et la population. Plus récente au Brésil, où elle est apparue à la fin du premier mandat de Dilma Roussef (2011/2014), elle met en évidence les faiblesses persistantes, celles d’une société encore très inégalitaire, de la plus grande démocratie latino-américaine. Plus ancienne au Venezuela, où elle a commencé dès les débuts de l’ère chaviste, elle a conduit pendant l’année 2017 à des débordements violents et provoqué un début d’exode des forces vives du pays, avec en toile de fond une crise humanitaire.

II – Brésil, un grand pays « émergé », théâtre en 2016 d’un coup d’Etat institutionnel

A partir des années 2000, le Brésil (200 millions d’habitants, 8,5 millions de km2) s’impose, sous la conduite du Président Fernando Enrique Cardoso, un intellectuel francophile et francophone, puis de son successeur, Ignacio Lula da Silva, comme la première puissance régionale, à même de mobiliser ses voisins dans une campagne d’affranchissement à l’égard des Etats-Unis et du système interaméricain hérité du siècle dernier (affirmation de la Celac, création de l’Unasur). Il figure un temps au 7ème rang mondial pour le PIB. Candidat, avec le soutien de la France, à un siège de membre permanent au CSNU, il devient l’un des grands pays émergents. Il est associé à la Russie, la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud au sein du groupe des Brics.

Le Brésil va bénéficier, comme la plupart des pays de la région, des cours élevés des matières premières (le fer dont il est grand producteur) et des produits agricoles (tourteaux de soja notamment) dans le cadre d’une politique résolument exportatrice, tout en protégeant ses industries. Les effets des politiques engagées par son prédécesseur aidant, le Président Lula associera croissance économique et justice sociale, orthodoxie financière et lutte contre la pauvreté, cette dernière symbolisée par le succès des programmes « Fome Zero » (Zéro faim) et « Bolsa familia » (16 millions de familles concernées, 50 millions de bénéficiaires). Ils vont contribuer à sortir une partie de la population de la grande pauvreté dans un pays très inégalitaire tant entre les régions (l’Etat de Sao Paulo pèse à lui seul 33% du PIB) qu’au sein de la société. Négociateur habile, il jouera de son passé d’ancien syndicaliste ayant connu la prison sous le régime militaire (1964-1985) pour séduire ses pairs et notamment Hugo Chavez, le bouillant « Comandante » bolivarien, au profit des entreprises brésiliennes qui remporteront de juteux contrats au Venezuela. Chavez finira par retirer son pays de la Communauté andine des Nations et rejoindra le Mercosur.

La Présidente Dilma Roussef n’a pas le charisme de Lula, mais elle bénéficie de l’image du PT et elle lance à son tour le programme « Brésil sans misère ». Mais elle va subir les effets conjugués de la fin de la « Bonanza » économique et des scandales révélés dans le cadre de l’opération « Lavajato » (lavage au jet) sur les pratiques de corruption auxquelles de grands groupes brésiliens (la Compagnie des pétroles, Petrobras, et le géant du BTP, Odebrecht notamment) se sont livrés à leur profit et celui de la classe politique. Ces révélations attiseront la colère de la population devant les dépenses engagées pour l’organisation de la Coupe du monde de football (2014) et des jeux olympiques (2016). Malgré les manifestations massives de 2013 (dont une hausse des tarifs des transports en commun a été le détonateur), elle l’a emporté de justesse au second tour des élections de 2014. Alors que le pays est entré en récession, la présidente est déposée en 2016, dans des conditions  contestables (la censure n’existe pas dans la constitution) par un vote du Parlement à la majorité des 2/3, au motif que les comptes publics qu’elle a présentés lors de la campagne présidentielle de 2014 n’étaient pas sincères. Il s’agit en fait pour l’opposition de mettre un terme au gouvernement du Parti des travailleurs, qui n’a que trop duré, et pour le vice-président Temer, en accédant à la Présidence, de se mettre lui-même à l’abri de poursuites judiciaires.

Le nouveau gouvernement mis en place dans ces circonstances entreprend de rétablir les grands équilibres budgétaires et de relancer l’économie par une  série de mesures qui commencent à porter quelques fruits et notamment une reprise encore timide de l’investissement et de la croissance, mais cette politique se fait au détriment des acquis sociaux (remise en cause du code du travail, abandon de la lutte contre le « travail esclave » dans un pays où il a encore trop largement cours, notamment dans les campagnes, et projet de réforme du système des pensions). On assiste en contrepoint à une recrudescence de la violence et de la criminalité, en particulier dans les zones urbaines.

Cette crise alimente une profonde défiance populaire à l’égard de la classe politique et fait peser un risque sur les conditions et les résultats des élections prévues en 2018. L’ancien président Lula, qui serait volontiers à nouveau candidat à la Présidence, est aujourd’hui le favori des sondages et l’emporterait au second tour, mais il n’est pas certain qu’il puisse se présenter. Condamné à dix ans de réclusion par la justice pour corruption et blanchiment, il a fait appel, mais son sort est entre les mains des juges. Son premier concurrent, Jair Bolsonaro, du Parti social chrétien, est un nostalgique de l’époque du gouvernement militaire (1964/1985).

III – Venezuela, de la République bolivarienne au coup d’Etat permanent

Le Venezuela vit depuis une quinzaine d’années et le coup d’Etat d’avril 2002 dans une guerre civile larvée entre les tenants de l’ancien régime, celui de la IVème république et du pacte de « Punto-fijo » (1958-1998) et Hugo Chavez et ses héritiers. Hugo Chavez, auteur d’une tentative d’insurrection en février 1992 qui lui valut deux années de captivité, est apparu rapidement comme un facteur aggravant alors qu’il était vu au départ comme l’homme providentiel capable de sortir le Venezuela de la crise politique et morale où le second mandat de Carlos Andres Perez (Président de 1974 à 1979, réélu en 1989, il est déchu et condamné pour corruption en 1993) l’avait plongé et que son successeur, Rafael Caldera (1994-1999) n’avait pas réussi à enrayer. Mais Hugo Chavez, non content de vilipender ses opposants et de créer une polarisation extrême entre ses partisans et ses adversaires, va, à force de nationalisations, ruiner progressivement l’économie de son pays en détruisant son appareil de production.

De son côté, l’opposition a accumulé les erreurs :

Le 11 avril 2002, avec l’aide d’une partie de la hiérarchie militaire, elle fomente un coup d’Etat politiquement désastreux. L’affaire se solde, trois jours plus tard et sous la pression populaire, par le retour d’Hugo Chavez, animé évidemment d’un désir de revanche. En décembre de la même année, elle déclenche une grève insurrectionnelle, le « Paro civico », qui se traduira par un recul très important du PIB en 2003. Ce recul sera effacé l’année suivante, mais la grève laissera des traces : fin des syndicats, démantèlement de PDVSA, la compagnie nationale des pétroles, dont la moitié des 40 000 cadres et employés sont mis à pied, et qui ne s’en remettra pas.

Les exportations de pétrole étaient devenues la principale ressource du régime pour financer ses programmes sociaux (les « missions » mises en place avec l’aide de l’ami cubain et qui permettront d’éradiquer l’extrême pauvreté), mais au détriment de l’investissement. En outre, les associations stratégiques nouées avec quelques grandes compagnies occidentales, comme Total, Statoil, Exxon Mobile, Chevron Texaco, pour l’exploitation des pétroles extra-lourds de la ceinture de l’Orénoque ont été remises en question. Les effets de cette politique, un temps camouflés par le quintuplement des cours du baril, deviennent évidents avec la chute des cours. Le Venezuela, qui fut un temps le premier producteur et le premier exportateur de pétrole au monde, ne produit plus aujourd’hui que 1,7 millions de barils/jour, soit un peu plus de la moitié de ce qu’il produisait il y a dix ans. Conséquence de la pénurie de devises, de la désorganisation des circuits de distribution et d’une politique cambiaire désastreuse (trois taux de change différents), l’inflation est aujourd’hui de 5% par jour.

La dérive autoritaire était sans doute dans les gênes du « chavisme » et la militarisation du régime, sensible dès les années 2005/2006, s’est accentuée sous la présidence de Nicolas Maduro, la crise et le besoin de s’attacher la fidélité de l’armée aidant. Mais, face à l’échec économique du régime et aux pénuries qu’il a provoquées, une nouvelle opposition est apparue, ralliée à la contre-révolution de toujours, celle de l’oligarchie traditionnelle et des milieux d’affaires. Des chavistes de la première heure, une partie  des classes populaires, la base sociologique du chavisme, l’ont rejointe et participé, avec la jeunesse étudiante et les classes moyennes, aux grandes manifestations de l’année 2017. Mais celles-ci n’ayant pas entrainé la chute du régime et la situation humanitaire et sanitaire ne cessant se dégrader, on assiste aujourd’hui à un début d’exode vers la Colombie voisine et d’autres pays de la région.

Hugo Chavez était un autocrate narcissique mais convaincu et charismatique. Son successeur, Nicolas Maduro, est moins un dictateur que la figure de proue maladroite d’un clan où l’on retrouve la famille du fondateur de la Vème République bolivarienne, quelques chavistes « historiques » promus aux premiers rôles (dont les frère et sœur Rodriguez, la seconde, formée en France et à Cuba, préside aujourd’hui l’Assemblée nationale constituante élue il y a quelques mois par les seuls militants chavistes pour faire pièce à l’Assemblée nationale élue en 2015 et dominée par l’opposition). Il est entouré de ministres incompétents et souvent, y compris les militaires qui l’entourent et le soutiennent, corrompus ou gavés de prébendes et, pour les seconds, dépourvus des convictions qui animaient les premiers compagnons bolivariens de Chavez à l’Académie militaire.

Les conditions d’une sortie de crise – Quels scénarios possibles ?

Un coup d’Etat militaire parait improbable. La hiérarchie militaire est largement compromise dans l’exercice du pouvoir et elle est, notamment la Garde nationale, responsable de la répression des derniers mois. Tout le monde est sous surveillance et l’armée s’en tire sans doute mieux que le reste de la population en matière d’approvisionnement.

Une démission de Maduro, devenu lucide et renonçant à achever son mandat pour laisser la place à un Président de transition, n’est pas crédible. Son entourage, qui a beaucoup à craindre d’une perte du pouvoir, s’y opposerait sans doute et ce serait reconnaitre son échec. Au mieux Nicolas Maduro renoncerait à se présenter aux élections de 2018, en échange de garanties sur l’absence de poursuites le concernant, lui et les siens, pour les crimes et les exactions commises sous sa présidence. Mais l’élection d’une l’Assemblée nationale constituante, par les seuls militants chavistes et les derniers électeurs fidèles du régime, l’opposition s’abstenant, donne plutôt le sentiment que la volonté des héritiers d’Hugo Chavez est de dépouiller la constitution de la Vème république des mécanismes démocratiques qui ont permis l’élection d’un Parlement d’opposition en 2015 et empêchent l’approfondissement de la Révolution. Dans l’immédiat les élections régionales, tenues le 15 octobre et remportées par une majorité de candidats du régime contre une opposition divisée sur la question de savoir s’il fallait y participer ou non, sont présentées comme une validation de l’élection de l’Assemblée constituante qui prétend s’arroger l’ensemble des pouvoirs. L’opposition, faute de garanties, a boycotté les élections municipales tenues le 11 décembre et remportées par les candidats du régime mais avec un taux de participation limité.

Cependant les effets conjugués de la crise humanitaire que le gouvernement est incapable de résoudre et des pressions exercées par la communauté internationale créent les conditions d’une médiation internationale souhaitée par l’opposition et désormais admise par le pouvoir aux abois depuis que le pays n’est plus en mesure de faire face aux échéances de sa dette, notamment auprès de la Russie et de la Chine devenues au fil des ans ses principaux partenaires et d’importants créanciers. Une première rencontre s’est tenue le 1er décembre à Saint Domingue, en présence de représentants de 5 pays de la région (Mexique, Chili, Paraguay, Bolivie et Nicaragua, ces deux derniers membres de l’Alba) afin de traiter de l’organisation des prochaines élections municipales en 2017 et présidentielles en 2018, dans des conditions plus transparentes et avec un Conseil national électoral renouvelé qui ne soit plus à la solde du régime. C’est l’une des demandes de l’opposition, soutenue par les Etats démocratiques de la région regroupés au sein du Groupe de Lima, Canada compris. Sans résultats immédiats -le pouvoir a conditionné l’ouverture d’un canal humanitaire à la levée des sanctions qui frappent ses principaux dirigeants-, le dialogue reprendra à la mi-décembre.

IV – La France ne peut pas se détourner de l’Amérique latine même si ses priorités sont aujourd’hui ailleurs. Sa présence a toujours pâti dans le passé de la discontinuité de sa politique. Elle ne peut pas laisser le champ libre à d’autres, la Chine notamment déjà très présente et active dans plusieurs pays de la région.

Malgré les difficultés qu’il connait aujourd’hui, le Brésil demeure une puissance et notre premier partenaire dans la région. Il est incontournable pour la réussite de l’accord de Paris souscrit au terme de la Cop 21. A travers la Guyane, la France est aussi un pays amazonien : le moment est peut-être opportun de reprendre le dossier de sa coopération avec l’OTCA.

Il importe de reprendre avec lui un dialogue bilatéral qui, sans attendre les élections de 2018, peut se développer au moins sur le terrain de la coopération et des échanges culturels, éducatifs, universitaires et scientifiques. Par ailleurs, l’intérêt renouvelé du Brésil et de ses partenaires du Mercosur pour la négociation d’un accord commercial de nouvelle génération avec l’UE, qui était  au point mort depuis des années, mérite également une attention particulière.

La France ne peut se désintéresser non plus du Venezuela, un pays avec lequel elle entretient des relations historiques. Elle a avec lui une frontière maritime commune et elle était, il n’y a pas si longtemps encore, le deuxième investisseur étranger. On n’imagine pas que, membre de l’Association des Etats caraïbes, l’AEC, à laquelle elle avait adhéré en 1995 avec le soutien notamment du Venezuela, elle ne participe pas à sa reconstruction morale, politique et économique.

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