Lettre d’information n° 34 – Avril 2018


1/ Les Allemands sont profondément attachés au statu quo. Pour eux, l’Allemagne est un modèle et il n’y a pas de raison d’en changer. Son économie est florissante. Une crise financière semble improbable. Dans ce pays vieillissant, les personnes âgées sont surtout intéressées par leur retraite, sans doute les plus jeunes sont-ils ouverts à des évolutions, mais sans définir lesquelles. Quant à l’Europe, l’opinion lui est favorable, mais elle n’est guère intéressée par la perspective de nouvelles avancées.

Cependant, à court et à moyen termes, la situation de l’Allemagne présente des incertitudes qui n’existaient pas, du moins au même degré, au cours de la décennie précédente.

2/ Les deux grands partis qui ont assuré la stabilité de l’Allemagne depuis 1945 sont en perte de vitesse, voire le SPD sur le déclin. Ensemble ils représentent aujourd’hui 49 % des électeurs contre 90 % dans les années 70. Ce renversement est dû notamment à l’émiettement et à une droitisation de la société, au progrès de l’individualisme et à un certain affaissement des milieux traditionnels.

Le contrat de coalition récemment passé entre les deux partis masque de sérieuses divergences entre eux dans des secteurs comme la santé, l’environnement, la défense, l’immigration. Il y a toutefois accord sur certains points. Sur l’Europe, la priorité demeure l’équilibre budgétaire et les réformes structurelles. 45 milliards d’excédent sont prévus sur le budget allemand et seront répartis entre d’une part des investissements dans les infrastructures et le domaine social, et d’autre part des baisses d’impôts, en particulier la suppression de l’impôt de solidarité de 10 milliards de l’Ouest pour l’Est de l’Allemagne. Le budget de la défense passerait de 1,3 à 1,5 % du PIB en 2021, loin de l’objectif de 2 % fixé par l’OTAN ; il est notoirement insuffisant pour remédier à l’état actuellement déplorable de l’équipement de l’armée allemande.

Sur l’environnement, l’Allemagne ne remplira pas ses obligations de diminution des gaz à effet de serre pour 2020.

3/ Pour la première fois, un parti d’extrême droite, l’AfD (Alternative für Deutschland), entre en force au parlement avec 92 députés et 13 % des voix (15 % dans le sondage de février). Sa position de premier parti de l’opposition lui a permis de briguer la présidence de trois commissions dont celle du budget assumée par Peter Boehringer, pourfendeur attitré de l’euro et adversaire déterminé de l’immigration musulmane.

Selon le même sondage de février, 52 % des Allemands souhaitaient que Madame Merkel continue à diriger l’Allemagne, mais 47 % préféraient qu’elle quitte ses fonctions en cours de mandat. Dans la formation du gouvernement, elle a dû abandonner le ministère des finances au SPD, confier un grand ministère de l’intérieur au président du CSU, Monsieur Seehofer   –qui n’hésite pas à faire de la surenchère contre l’immigration musulmane-, et faire appel à de jeunes politiciens impatients comme Jens Spahn à la santé. Mais on peut s’interroger sur la cohésion de la coalition. De surcroît, Madame Merkel n’échappe pas au problème de sa succession. Cependant, elle devrait pouvoir surmonter les difficultés eu égard à son expérience politique et à sa grande habileté à gérer le temps.

4/ Trois problèmes affectent gravement la société allemande.

La fracture s’aggrave entre les deux Allemagne. D’un côté, il y a la CDU et le SPD, et de l’autre, l’AfD et le mouvement d’extrême gauche Die Linke. Les inégalités persistent entre l’Est et l’Ouest, le premier étant plus sensible encore que le second au problème de l’immigration.

Concernant celle-ci, l’accord de coalition prévoit l’accueil de 180 à 220 000 réfugiés par an, auxquels s’ajoutent 12 000 personnes relevant du regroupement familial. A l’automne 2017, 492 000 réfugiés, inscrits comme demandeurs d’emploi, recherchaient un emploi. En réalité, seuls 185 000 sont considérés comme inactifs. Les autres sont inscrits aux cours de langue et ne sont donc pas encore autorisés à travailler. Ceux qui ont trouvé un emploi ne sont que 64 000, soit à peine 5 % de ceux qui sont arrivés depuis 2015. On estime que, dans 15 ans, 70 % des réfugiés devraient avoir trouvé une occupation professionnelle.

Enfin l’Allemagne connaît un déclin démographique, les femmes donnant souvent priorité à une activité professionnelle par rapport à la famille. Toutefois, il y a eu un rebond en 2016, dont on ne peut pas savoir s’il sera durable, avec un taux de fécondité jamais vu depuis 1973 (1,59 enfants par femme).

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5/ Dans son récent discours au Bundestag, la Chancelière a lancé un avertissement : « Rien, a-t-elle dit, n’assure que le modèle allemand sera aussi stable dans dix ans ». D’ores et déjà, l’économie allemande a connu de nouvelles charges dans la période récente avec l’instauration d’un SMIC, de nombreuses augmentations de salaire et différentes mesures sociales –auxquelles s’ajouteront celles prévues dans le contrat de coalition-. Si l’économie venait vraiment à se dégrader ou si le problème des migrants prenait une nouvelle ampleur, il pourrait y avoir des mouvements sociaux d’importance. Actuellement 16 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté contre 13-14 % en France.

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6/ D’une façon générale, la puissance de l’Allemagne en matière internationale tient davantage à son économie qu’à sa politique. Mais sont essentielles pour elle les relations avec les Etats-Unis, la Russie et l’Europe dont la France.

Après la guerre, l’Allemagne s’est démocratisée en s’américanisant. La France est l’amie la plus proche, mais ce sont les Etats-Unis qui ont l’influence la plus grande à tous points de vue. L’arrivée de Monsieur Trump a affecté les rapports entre Washington devenu adepte du protectionnisme et Berlin profondément attaché au libre échange. L’incompréhension entre les deux pays a paru telle que Madame Merkel a déclaré un jour que l’Allemagne devrait désormais compter plus que jamais sur elle-même. Il ne faut pas cependant exagérer sur le long terme les conséquences de la situation actuelle sur les rapports entre les deux pays qui sont essentiels, en particulier pour Berlin.

L’attitude de Madame Merkel à l’égard de Monsieur Poutine est déterminée par des considérations juridiques et morales. La Russie a violé en Crimée la légalité internationale, il ne faut pas hésiter à renouveler les sanctions. Au reste, la société russe est profondément corrompue. La rigidité de Madame Merkel est un problème pour l’amélioration des relations entre l’Europe et Moscou.

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7/ La volonté affichée dans le contrat de coalition de renforcer l’Europe, et en particulier de réformer la zone euro, ne doit pas faire illusion. Tous partis confondus, l’opinion allemande reste totalement attachée à l’ordo-libéralisme et est réticente à toute Union de transfert, ainsi qu’à toute mutualisation des risques.

L’écart est grand entre ce que les Allemands sont prêts à accepter et l’ambitieux programme que le Président Macron a développé dans son discours de la Sorbonne. A Strasbourg, la CDU a massivement contribué à faire échouer le projet français de listes transnationales pour les élections européennes. Au demeurant, huit pays du Nord de l’Europe, à la suite des Pays-Bas, ont prévenu qu’ils n’étaient pas prêts à ouvrir de nouveaux chantiers, comme celui d’un budget de la zone euro, aussi longtemps que tous les Etats membres n’auront pas mis en œuvre les réformes structurelles prévues dans les Traités. Restant cependant très volontariste pour une relance de l’Europe, Monsieur Macron, après avoir rencontré la Chancelière en mars, a annoncé la mise au point par Paris et Berlin, d’ici juin, d’une feuille de route propre à « réarticuler responsabilité et solidarité ». Elle embrasserait tous les sujets : zone euro, migrations, défense, commerce, recherche, culture, éducation… Sans préjuger les résultats de cet exercice, on peut se demander s’il ne serait pas plus prometteur de concentrer les efforts de coopération renforcée sur quelques dossiers où des progrès sont possibles et seraient acceptables par la majorité du Conseil de l’Union Européenne : l’union bancaire et la garantie des dépôts, la fiscalité des GAFA, l’assiette de l’impôt sur les sociétés, la protection des données personnelles, la politique du droit d’asile et de l’immigration. A cet égard, au-delà de mesures à court et moyen termes, il serait urgent que l’Allemagne et la France réfléchissent ensemble, puis proposent à leurs partenaires de l’Union Européenne une politique d’immigration pour le long terme.

Le BREXIT est un coup sévère pour l’Allemagne. Elle visera au maintien du libre échange et à l’installation à Francfort d’organismes comme le Fonds Monétaire Européen (FME). Le contrat de coalition prévoit que l’Allemagne augmentera sa contribution budgétaire pour compenser la sortie britannique.

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8/ De bonnes relations entre la France et l’Allemagne sont le garant de la paix en Europe et constituent le moteur de la construction européenne. Mais il est de fait qu’il s’agit davantage d’une pratique au niveau des gouvernements que d’une foi entre les Français et les Allemands.

Les Parlements français et allemand ont préconisé la négociation d’un nouveau Traité de l’Elysée, en particulier pour des domaines qui ne pouvaient pas figurer dans le document de 1963, comme le changement climatique, la digitalisation ou des innovations de rupture. Mais un tel document risquerait peut-être de décevoir les opinions publiques en leur apparaissant davantage porteur d’une force symbolique que susceptible de conduire à des résultats concrets.

Les relations franco-allemandes resteront fragiles aussi longtemps que persistera la faiblesse de l’économie française et d’autre part une connaissance mutuelle insuffisante des Allemands et des Français.

Le déficit commercial de la France vis-à-vis de l’Allemagne est de l’ordre de 15 milliards par an. Les causes en sont multiples et sont à rechercher de part et d’autre (meilleure compétitivité des produits allemands, faible nombre des entreprises française exportatrices  –notamment des entreprises moyennes-, difficulté de pénétrer le marché allemand sans s’y implanter localement, etc.). La persistance de ce déficit commence à poser un problème politique. Il faudrait, en concertation avec les administrations et les milieux d’affaire allemands, rechercher des formules permettant d’atténuer le poids des déséquilibres actuels. L’une d’entre elles pourrait être la création, en France, d’entreprises allemandes dans le secteur d’industries manufacturières et non plus tant dans celui des services comme actuellement.

Dans le domaine culturel, il y a beaucoup à faire pour améliorer l’accès de chacun à la connaissance de l’autre. De multiples actions sont menées avec succès souvent. Mais elles ne jouissent pas d’un véritable soutien politique témoignant qu’on en fait une véritable priorité à Berlin et à Paris. Cela supposerait, avec une augmentation massive des crédits, la création de nouveaux lycées bilingues, l’élargissement de l’accès aux classes bilangues, une plus grande visibilité pour l’université franco-allemande, l’encouragement systématique à des coproductions théâtrales, musicales, cinématographiques. Un programme commun de recherches scientifiques pourrait être lancé en particulier pour les technologies de rupture. Plus généralement, des occasions de rencontres devraient être multipliées entre les deux sociétés, et les jumelages entre villes et professions devraient être relancés.

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Les problèmes qui se posent à l’Allemagne sont réels et sérieux. Mais la force de ses mécanismes institutionnels, la puissance de l’économie allemande, malgré ses quelques vulnérabilités, le poids politique des personnes âgées de plus en plus nombreuses, ainsi que les incertitudes de la situation internationales devraient renforcer la prudence instinctive de la société allemande face à la perspective de grands changements et la prémunir contre le risque de crise mettant en cause sa stabilité.

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