Lettre d’information n° 53 – janvier 2020

1/ La Russie n’est pas l’Union soviétique. Sa population est de 145 millions d’habitants, soit moins que les populations allemande et française réunies.

 

Elle demeure un acteur important de la vie internationale. Mais elle n’est plus l’une des deux puissances dominantes du temps du Régime des Blocs. Dans un monde devenu de plus en plus pluriel, elle n’a plus de véritables alliés, ni de satellites.

 

Pour Poutine, la Russie nouvelle doit être à la fois l’héritière d’un grand passé et un pays moderne. Elle reste de fait un grand pays, mais son avenir reste à tracer.

 

2/ Dès son accession au pouvoir, Poutine s’est employé à remettre de l’ordre dans une Russie qu’Eltsine avait débarrassé du communisme au prix du chaos. Il met en place une structure administrative permettant de gouverner un pays s’étendant sur onze fuseaux horaires. Il institue un système politique s’imposant à toutes les Régions russes –mais qui connut de plus en plus de dérive autoritaire-.

 

Poutine est conscient du fait qu’une plus grande attention doit être portée à l’économie. Russe, elle doit être une économie de marché à l’instar de celle de l’ensemble du monde. L’Etat toutefois en est le moteur et les entreprises stratégiques, en particulier énergétiques, doivent en relever.

 

Poutine considère que « l’on ne doit pas dépenser plus que l’on a encaissé ». Le budget doit donc être équilibré et, lorsque la situation internationale l’avait soudainement déséquilibré, des mesures drastiques avaient été prises pour y remédier. La dette extérieure est faible et la politique de la Banque Centrale est prudente.

 

L’économie russe, encore peu diversifiée, continue d’être principalement fondée sur les hydrocarbures –dont elle subit pleinement les variations de cours-. Malgré plusieurs tentatives pour y remédier, les infrastructures demeurent obsolètes ; Poutine a lancé, en 2018, douze programmes nationaux de grande ampleur à partir du numérique. Sauf dans le domaine militaire et dans quelques secteurs de pointe, les industries restent en retard.

 

Seule exception, l’agriculture où une compétitivité accrue et une plus grande intégration ont fait de la Russie le premier exportateur de blé devant les Etats-Unis.

 

3/ Pendant les deux premiers mandats présidentiels de Poutine, la majorité de la population parut se satisfaire de la croissance économique et d’une stabilité recouvrée. Mais la crise de 2008 fait entrer l’économie russe dans une période d’instabilité aggravée par les répercussions des désordres internationaux. On constate alors une diminution des revenus des ménages et une poussée du chômage. Les sanctions occidentales prises en 2014 en relation avec la Crimée, mais surtout la chute alors du prix du pétrole entrainent l’effondrement du rouble. Le pouvoir d’achat baisse, aggravé en 2018 par une hausse de deux points de la TVA, ainsi que par une réforme impopulaire du régime des retraites. Le mécontentement se répand dans l’opinion. L’avenir politique devient plus incertain.

 

Poutine annonce qu’il ne se représentera pas pour un cinquième mandat. Il esquisse un nouveau régime politique dans lequel le Parlement aurait davantage de pouvoir, mais où son propre rôle n’apparaît pas encore clairement.

 

4/ Dans le domaine international, la Russie doit faire face à un monde de plus en plus éclaté avec une Europe divisée, des Etats-Unis jouant de plus en plus « US first » et une Chine aux ambitions croissantes. Elle a cherché, mais sans aboutir à des résultats évidents, à renforcer sa coopération structurelle (CEI, UEE) avec des pays ayant appartenu à l’URSS.

 

Poutine aurait souhaité, dès sa première présidence, se rapprocher de l’Union Européenne, mais celle-ci, sous la pression de ses membres de l’Est et des Etats-Unis, n’a pas répondu à son attente. Poutine a donc déclaré, à partir de son second mandat, qu’il ne prendrait en compte que les intérêts russes.

 

Deux affaires ont marqué ses présidences suivantes : le conflit ukrainien et la crise syrienne.

 

L’Union Européenne avait proposé à l’Ukraine un large accord de coopération sans se préoccuper des réactions probables de Poutine. Il en résulta un long conflit entre Kiev et la région russophone du Donbass soutenue par Moscou. De multiples réunions, entre la France, l’Allemagne, la Russie et l’Ukraine (notamment en format Normandie à l’initiative de la France), se sont ensuite succédé pour élaborer un plan de paix dans le Donbass. La venue au pouvoir du nouveau Président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a permis de renouer des contacts entre protagonistes. Mais il est trop tôt pour dire s’ils pourront aboutir à une solution du type Minsk fondée sur l’unité de l’Ukraine et une large autonomie pour le Donbass. Le règlement du conflit posera le problème de la levée des sanctions européennes (les Américains feront tout pour éviter cette levée).

 

Au Moyen-Orient, la Russie cherche à retrouver des positions stratégiques qu’elle y avait autrefois. Aidée, dans une certaine mesure, par l’Iran et la Turquie, elle est indispensable en Syrie pour trouver une solution, mais elle n’a pas à elle seule la capacité de l’imposer.

 

5/ Plus important encore sont les relations de la Russie nouvelle avec les Etats-Unis et avec la Chine.

 

Pendant la Guerre Froide, les Etats-Unis étaient le seul partenaire stratégique de l’URSS, ils estiment ne plus avoir de raison de reconnaître aujourd’hui un tel statut à la Russie. Ils ne trouvent plus d’intérêt réel aux grandes négociations stratégiques bilatérales qui n’aboutissent qu’à restreindre la liberté de manœuvre américaine, à un moment où la Russie n’hésite pas à manifester sa capacité de nuisance et où il existe une réelle incertitude sur ses objectifs stratégiques à long terme. A un moment aussi où d’autres acteurs, comme la Chine, commencent à se montrer menaçants.

 

Les Etats-Unis sont sortis, dès 2002, du Traité ABM pour pouvoir déployer des boucliers anti-missiles, notamment dans le cadre de l’OTAN en Europe. Dès lors, la parité de la dissuasion nucléaire est gravement affectée. C’est la raison pour laquelle la Russie vient de déployer son premier régiment de missiles hypersoniques Avangard qui pourraient atteindre la vitesse de 33 000 km/h.

 

La Russie et la Chine se sont probablement dotées de nouvelles armes très performantes. Les Etats-Unis ont fait passer leur budget à 750 milliards de dollars en 2020, soit quinze fois le montant officiel du budget russe de défense. Le budget chinois est environ de 160 milliards de dollars.

 

D’autre part, une sixième branche de l’armée américaine consacrée à la guerre spatiale a été mise sur pied. Il s’agit de s’assurer la maîtrise de l’espace, quitte à engager une nouvelle « guerre des étoiles ». Vladimir Poutine a demandé au Président américain, le 16 juillet 2018 à Helsinki, l’ouverture d’une négociation pour définir le régime nucléaire et balistique à mettre en place à partir de 2021, date d’échéance du Traité de réduction des armes stratégiques (New Start). Il n’a, semble-t-il, pas reçu de réponse claire de Donald Trump.

 

Les Etats-Unis ont dénoncé le Traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI). Le conseiller à la Sécurité, John Bolton, s’était d’ailleurs rendu à Moscou pour s’en expliquer avec le Président russe.

 

La Russie et la Chine développent un partenariat de grande ampleur dans les domaines les plus variés. Mais à terme, celui risque d’être déséquilibré. La Russie est le pays le plus vaste du monde, avec 17 millions de km2, mais elle n’est peuplée que de 145 millions d’habitants (sans la Crimée) surtout concentrés à l’ouest de l’Oural. Elle partage une frontière de 4 250 km, complètement stabilisée depuis l’accord de 2004, avec une Chine peuplée de 1,4 milliards d’habitants. Ces déséquilibres démographiques tendent à s’accroître. En outre, évidemment intéressée par les richesses naturelles d’une Sibérie presque vide d’habitants, la Chine constitue en elle-même une menace potentielle à long terme. Certes, le risque de conflit ouvert le long du fleuve Amour n’existe plus car la Chine s’est fixé des objectifs « pacifiques » d’affirmation de sa puissance par la croissance économique. Son PNB est d’ores et déjà le deuxième du monde et elle poursuit patiemment le tissage de ses « nouvelles routes de la soie » à travers le monde (« Belt and Road Initiative »). Elle le fait notamment dans les cinq pays d’Asie centrale qui faisaient auparavant partie de l’Union soviétique et qui ont aujourd’hui la Chine pour principal partenaire économique.

 

La Chine mise délibérément sur la projection de puissance par le développement économique, alors que la Russie continue de mettre l’accent sur des accords de défense militaire.

 

6/ Le monde est devenu fragmenté et divers, il n’y a plus de repères généraux. Les Etats-Unis considèrent la Russie comme une puissance régionale dotée d’une forte capacité de nuisance, qu’il faut sanctionner à chaque occasion, et la Chine y déploie toutes ses capacités de séduction au service de ses ambitions. La Russie demeure un des grands protagonistes de la scène internationale, mais elle n’a plus la capacité d’en être un acteur toujours déterminant. Il lui reste à définir sa place face à un avenir incertain.

 

Mais comment ne pas constater qu’il en va de même pour la France. Il sera donc de plus en plus nécessaire pour les deux pays de se rapprocher dans une perspective à long terme et de se concerter systématiquement sur les grandes affaires internationales, y compris, mais pas seulement, pour la sécurité et l’équilibre de l’Europe. Ces échanges ne porteront leur plein effet que s’ils sont étayés par des actions concrètes.

 

Ce seront les visites de hautes personnalités, la célébration d’évènements communs. Les ministres des affaires étrangères et d’autres ministres devront se réunir régulièrement. Une intensification des échanges d’analyses devra aboutir à la détermination éventuelle d’actions communes au Conseil de Sécurité ou ailleurs.

 

Il faut en outre nourrir des coopérations sectorielles dans les domaines de l’agriculture (recherche agronomique et agriculture durable), de la lutte contre le réchauffement climatique. Des programmes conjoints de recherche devraient être mis en place, en particulier sur l’intelligence artificielle et la cybernétique.

 

A cela, il faudrait encore ajouter le rétablissement de séminaires intergouvernementaux franco-russes, favoriser la coopération décentralisée et élaborer un programme d’échanges de jeunes.

 

Des relations durables et profondes ne pourront être établies que dans la multiplication des relations directes au niveau des sociétés civiles.

 

La France et la Russie ont intérêt à largement jouer ensemble leur avenir.

 

Une réflexion sur “UN RAPPROCHEMENT A LONG TERME ENTRE LA FRANCE ET LA RUSSIE

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