Lettre d’information n° 17 – juin 2016

La politique française vis-à-vis de la Russie n’a pas à être pro-russe ou antirusse, elle doit correspondre à l’intérêt de la France et de l’Europe. D’autre part l’analyse de la situation ne peut pas se ramener à Monsieur Poutine.

1/ La Russie même dans ses frontières réduites est une pièce majeure de l’échiquier international ; mais elle n’a plus la puissance et les moyens de mener une politique impérialiste. La France doit souhaiter sa consolidation et non pas chercher son affaiblissement.

La géographie, l’histoire, l’économie et la culture font de la Russie un pays très proche de la France. L’union Européenne a des frontières avec elle par cinq de ses Etats membres et elle est son premier client. Non seulement par son histoire et sa culture, mais aussi par ses élites et sa classe moyenne, elle est largement européenne.

2/ La Russie fait partie du Conseil de l’Europe, elle reconnaît la Cour Européenne des Droits de l’Homme –mais elle n’est certes pas un modèle de libertés publiques et d’état de droit-, et elle a établi un moratoire illimité de la peine de mort. Elle a proposé, et l’Allemagne et la France en étaient d’accord, la création d’un espace économique européen.

La situation n’a plus été la même après l’adhésion des pays de l’Est à l’Union Européenne. Celle-ci a pris un certain nombre de décisions, jugées hostiles par Moscou, en particulier son élargissement à des Républiques ex. soviétiques, suivi d’autre part d’adhésions à l’OTAN. S’y est ajouté l’accord d’association avec l’Ukraine obligeant celle-ci à un choix exclusif en faveur de l’Europe, quand Poutine de son côté ambitionnait de créer une union économique eurasiatique incorporant l’Ukraine. Les relations entre l’Union Européenne et la Russie n’ont cessé depuis lors de se détériorer.

3/ Seul Etat successeur de l’URSS, la Russie entend être l’interlocuteur stratégique des Etats-Unis. Mais hormis le domaine nucléaire, il n’y a eu guère d’arrangements entre les deux pays. Les Américains se sont retirés unilatéralement du Traité ABM, régulant l’arsenal anti-missile des deux pays, tandis que les Russes suspendaient l’application à leur territoire du Traité sur les forces conventionnelles. Les Etats-Unis installent en Europe un bouclier anti-missile avec notamment des installations en Pologne et en République Tchèque. D’autre part ils ne souhaitent pas le retour de la Russie dans le G8 et ils font obstacle à son entrée dans l’OCDE, alors que celle-ci était proche avant l’affaire ukrainienne.

En Asie, les Russes exportent leurs armements, transfèrent leurs technologies et dialoguent avec l’ASEAN, lui proposant une zone de libre échange. Mais pour la Russie, l’Asie est un marché et non pas un allié stratégique. La Chine n’est pas une alternative.

4/ Ainsi, par delà l’état actuel de leurs rapports, la relation entre la Russie et l’Europe reste fondamentale pour l’une et pour l’autre. L’intérêt de la France est que la Russie s’arrime à l’Europe. Notre objectif en particulier doit être que celle-ci établisse avec Moscou un partenariat global touchant à tous les domaines, économique, culturel, sécuritaire…, et s’ouvrant à l’ensemble des problèmes du monde. Or notre politique actuelle ne va pas dans ce sens.

Il importe au contraire de considérer nos rapports avec la Russie, sans angélisme, mais dans un esprit nouveau, exempt de l’esprit de guerre froide qui marque souvent l’attitude des Etats-Unis, de l’Union Européenne, ainsi que de l’OTAN.

5/ Moscou a deux obsessions, l’une tenant à l’élargissement continu de l’OTAN, l’autre au sentiment que les Occidentaux visent à renverser le régime.

Le Sommet de l’OTAN, à Varsovie en juillet 2016, doit être l’occasion pour la France de prendre clairement position contre tout élargissement de l’OTAN, à l’Ukraine, comme au Kosovo et à la Géorgie. Elle devrait en même temps réaffirmer son refus de toute ingérence dans les affaires intérieures russes.

6/ Mais aucun progrès notable ne pourra être envisagé dans nos rapports avec la Russie aussi longtemps que durera la situation en Ukraine, dans la prolongation de laquelle elle a une grande part de responsabilité. Non seulement il y avait eu l’annexion de la Crimée, mais immédiatement après les accords de Minsk II et l’annonce officielle du cessez-le-feu –depuis lors partiel et précaire-, les opérations dirigées contre la poche de Debaltseve se sont poursuivies jusqu’à l’écrasement des unités de Kiev. Le Donbass continue d’être encadré et approvisionné par la Russie en armements, munitions et carburant. Les observateurs ont été empêchés d’agir.

De son côté, le Parlement de Kiev n’a pas accompli ce qu’il devait faire en vertu des accords de Minsk II.

Contrairement à ce que pensent les parties, le temps ne joue pour aucune d’elles et la situation ne peut que s’aggraver. La France et l’Allemagne doivent à la fois faire pression sur Moscou pour ce qui le concerne, et être le moteur de la réforme constitutionnelle à Kiev, avec mise en place d’un statut régional à Donetsk.

Les sanctions, malgré leurs conséquences sur l’économie de la Russie, sont sans influence sur sa position politique à l’égard de l’Ukraine. En revanche, elles sont hautement dommageables pour les économies européennes –tandis qu’elles n’affectent guère les Etats-Unis-. Elles devront être levées dès que l’évolution de l’attitude russe en Ukraine le permettra.

7/ Deux autres questions, de natures différentes, doivent être considérées.

  • Le programme américain d’installation en Europe d’un bouclier anti-missile. L’accord avec l’Iran a créé une situation nouvelle. Mais le retour de la France dans l’organisation militaire intégrée a entraîné un changement de sa posture à l’égard de ce programme. Elle ne pourrait plus se retirer sans une rupture avec ses autres partenaires. La question ne semble pouvoir être résolue que dans le cadre d’une discussion plus générale avec Moscou sur les fondamentaux.
  • Le Moyen-Orient, spécialement la Syrie : la Russie, qu’on le veuille ou non, est un partenaire incontournable dans la recherche de solutions.

8/ En attendant le moment où la situation permettra de véritables avancées dans nos rapports avec la Russie, il est souhaitable de préparer ce moment par une reprise du dialogue à différents niveaux. Il faut faire mieux fonctionner les institutions officielles bilatérales. Il convient de favoriser –par exemple par la création d’un « forum des sociétés civiles »- les échanges entre les milieux économique, académique, scientifique et culturel, et de mettre en place des coopérations dans leurs différents domaines. Il y aurait lieu également d’encourager des coopérations décentralisées entre les Régions et les villes. Il serait important de proposer des échanges de jeunes scolaires et de chercher à accueillir davantage d’étudiants russes, etc.

Des visites ministérielles sont prévues, en particulier au niveau des Premiers Ministres. Monsieur Poutine sera à Paris en octobre pour l’inauguration de la nouvelle église russe, d’une école et d’un centre culturel, ainsi que pour le vernissage de l’exposition des tableaux impressionnistes de la Collection Chtchoukine.

9/ De bonnes relations entre la Russie et les autres pays impliquent de réagir à tout ce qui peut les compromettre, comme l’escalade dans les armements ou certaines décisions récentes de l’OTAN. Il en va de même plus ponctuellement de provocations, telles que les provocations militaires à l’encontre de nos sous-marins ou du survol de la Manche sans notification à la navigation aérienne.


[1] Tenu à une obligation de réserve en sa qualité de coordinateur de l’OSCE à Minsk, Pierre MOREL n’a pas participé aux travaux du Club sur ce sujet.

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